Frontex, garde-du-corps de l’Europe, est coupable de crimes contre l’humanité

Entre manque flagrant de transparence et abandon mortifère de ses fonctions, le rôle de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, fait débat. Dans le même temps, son financement monte en flèche...

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Frontex fait des vagues. Alors que son pouvoir va croissant, une enquête menée de front par le site d’investigation allemand Correctiv, la chaîne de télévision ARD et les journalistes britanniques du Guardian, dénonce son action et ses méthodes en tant que garde-du-corps de l’UE. Censée réguler les flux de migrants qui tentent de passer les frontières de l’Europe, l’agence délaisse parfois totalement ses fonctions, faisant de la politique d’immigration en Europe un secteur en déshérence. Pire, elle se rend complice des graves exactions commises par les garde-frontières du pourtour méditerranéen, avec l’aval des institutions européennes, tout heureuses de ne pas avoir à laver leur linge sale elles-mêmes.

L’enquête, particulièrement fouillée, révèle que, non contents de harceler les bateaux de secours affrétés par les ONG d’aide aux migrants, les navires de Frontex sont accusés d’éviter intentionnellement les lieux de la Méditerranée où sombrent généralement les embarcations de fortune de migrants.

Pour rappel, cette année a vu une croissance du nombre de décès par tentative de franchissement de la Méditerranée – jusqu’à un pic de 14% sur le mois de juillet. Au total, ce sont 823 personnes qui sont disparues ou décédées sur les 38.039 qui ont essayé la traversée cette année. Pourtant, ce n’est pas la faute à un afflux totalement absolument insurmontable. En 2015, au plus fort de la crise migratoire, plus d’un million de réfugiés sont arrivés sur le Vieux Continent par la Méditerranée ou par voie terrestre, contre 47.000 cette année. De fait, les flux n’ont jamais été aussi faciles à juguler.

Mouroir méditerranéen

On ne compte plus les cas de migrants retrouvés morts près des frontières extérieures européennes, de viols dans les camps de réfugiés et même de blessures infligées par les agents de sécurité, avec lesquels collabore Frontex, aux frontières des États membres européens, particulièrement la Grèce et la Hongrie. Certains migrants ont même été rackettés par des fonctionnaires, sans que les enquêtes qui ont suivi ne débouchent sur une quelconque poursuite.

Peu importe à Frontex. Tant qu’aucun de ses membres ne se trouve sur place, l’agence est exempte de tout reproche. Le problème pour Frontex pourrait venir de son recours grandissant aux drones. Ces drones, initialement conçus pour opérer en zones de conflit, sont particulièrement utiles pour détecter à temps les embarcations de migrants et tuer leur tentative de traversée dans l’œuf en transmettant leur position aux garde-côtes africains. L’utilisation des drones – pour lesquels 103 millions d’euros ont été dépensés – est à l’heure actuelle peu réglementée, et les sociétés privées travaillant sous la houlette de Frontex profitent de ces zones d’ombre.

C’est à cause de ces manœuvres retorses que l’UE est accusée, entre autres, de crimes contre l’humanité, “en orchestrant une politique de transfert forcé dans des camps de détentions libyens, où les conditions sont similaires à celles des camps de concentration, et où des abus ont cours allant de l’esclavage, au meurtre, en passant par le meurtre” selon des avocats parisiens. Ceux-ci tentent de prouver que cette détection avant-coureuse doit être assujettie au droit international, lequel requiert des autorités responsables que les migrants soient ramenés à bon port.

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Eaux troubles

Même en privilégiant les drones à leurs propres navires, Frontex ne peut se dédouaner de ses responsabilités et devrait donc agir pour rechercher, sauver et débarquer les migrants secourus en mer. Selon la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, qui stipule que tout navire rencontrant une embarcation doit lui offrir assistance, les extraditions vers les ports libyens doivent donc engager les responsabilités pénales de l’UE.

Problème : Frontex reste très réticent à rendre disponibles les rapports concernant ses agissements, ce qui complique la tâche de ceux qui voudraient rendre l’institution plus transparente. L’agence, qui a effacé les quelques documents publics qui lui restaient, se défend en arguant que, si les passeurs venaient à mettre la main sur ces documents relatifs notamment à la position de ses navires, ceux-ci pourraient adopter des stratégies en fonction et plus facilement passer entre les mailles du filet. En réalité, on peut s’interroger sur la pertinence de cette opacité étant donné que les navires de Frontex n’activent de toute manière que sporadiquement leur transpondeur.

Des chiffres, et surtout des lettres

Malgré les vitupérations de certains parlementaires européens, Frontex est pour l’instant le seul habilité à superviser ses propres actions, ce au grand mépris des différentes lois nationales sur la liberté d’information et le libre accès à des informations officielles. Pour donner une idée de la puissance et du peu de scrupule de cette agence, méconnue dans nos contrées, rappelons que ses agents sont autorisés à faire usage d’armes à feu, et qu’elle a dépensé 15 fois plus d’argent dans sa couverture médiatique que dans la protection des droits fondamentaux. Même pour l’envoi de lettres, l’agence a dépensé davantage.

Frontex a également fait l’objet d’un refinancement qui en fera l’une des institutions de l’UE les plus puissantes. Alors qu’il disposait d’une enveloppe budgétaire de 98 millions en 2014, Frontex va se voir gréer un budget de 1,6 milliards en 2021. Son contingent d’employés devra par la même occasion passer de 1500 à 10.000, travaillant pour la plupart depuis le siège situé à Varsovie, à l’écart des autres institutions européennes… Ça fait beaucoup d’investissement humain et financier pour laisser des migrants mourir en haute mer.

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