Dérapage colonialiste d’une « soirée africaine » aux portes du musée de Tervuren

Costumes de colons belges, déguisements et décors stéréotypés et "blackface": la soirée "AfroHouse" du collectif Thé Dansant a suscité la polémique. D'autant plus qu'elle était organisée dans le parc de Tervuren, aux portes de l'AfricaMuseum...

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Dimanche, un événement était organisé par le collectif d’organisation de soirées Thé Dansant – qui fête cette année ses 10 ans – dans le parc de Tervuren, juste en dehors de Bruxelles. Ce domaine abrite le fraîchement rénové AfricaMuseum consacré à l’Afrique centrale et au passé colonial belge. Pour l’occasion, les organisateurs avaient demandé aux participants de venir habillé aux « couleurs de l’Afrique ». Pour cause : l’événement avait pour thème musical l’AfroHouse, des musiques électroniques inspirées des cultures africaines.

« Pensez aux imprimés colorés, africains, guerriers du Wakanda (faisant référence au film Black Panther), la sape » était-il précisé sur l’événement. Une particularité qui dérangeait déjà sur les réseaux sociaux avant que la soirée n’ait lieu : « Pensez cannibale, ethnique, tam tam, tropical, colonial, dépouillé, bush, sauvage, tribus… S’il vous plaît, arrêtez« , s’insurgeait une internaute. L’organisation avait réagi, assurant au journal La Capitale que ce n’était pas une « fête africaine ». « C’est de la musique électro avec une essence d’Afrique. Le choix du thème est même issu d’une initiative d’une partie de l’organisation qui est congolaise et camerounaise. On veut incarner une image d’une Afrique positive, moderne.« 

Les photos de la soirée partagées sur les réseaux sociaux ont démontré le contraire. Certains invités avaient opté pour des costumes de colons belges ou choisi de se peindre le visage en noir, pratique plus communément appelée « blackface ». Encore (trop) méconnu chez nous, bien que le débat revienne chaque année sur la table au moment de la Saint-Nicolas avec le représentation de Père Fouettard. Le « blackface » est un maquillage raciste vivement dénoncé aux États-Unis où il était à l’origine une forme théâtrale américaine de grimage où un comédien blanc incarne une caricature stéréotypée de personne noire.

En outre, au cours de la soirée, les stéréotypes africains étaient visibles jusque dans les décors avec une scène couverte ornée de crânes et de bâtons, parmi lesquels se trouvaient des joueurs de djembé… Image d’une Afrique « positive et moderne ? » Sur Facebook, l’association Café Congo est consternée: « Expliquez-moi comment ce genre d’événement existe encore en 2019 au AfricaMuseum« . 

Plus tôt dans la journée, l’AfricaMuseum s’était distancié de l’événement à travers un message publié sur Facebook en précisant que l’institution n’était pas impliquée dans l’organisation et n’était pas responsable des choix actions des participants et organisateurs au regard de la culture africaine… tout en souhaitant à tous de « bien s’amuser » ! Si le domaine dépend de la commune de Tervuren et pas du musée lui-même, il est tout de même étrange que ce dernier ait laissé un tel événement se dérouler sur « son » territoire compte-tenu des nombreuses polémiques qui l’ont concerné ces dernières années, y compris depuis sa réouverture l’an dernier et sa prétendue « décolonisation ».

« C’est interpellant« , réagi Orland Mangala du collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations. « Le musée ne pouvait vraisemblablement pas empêcher l’événement, mais le thème était clairement colonial, tout à fait l’opposé de ce que le musée doit prétendument faire. L’événement était public, on savait qu’il pouvait y avoir des dérives et le résultat final est sans appel. » 

Société schizophrène

Beaucoup de citoyens ne comprennent pas en quoi organiser une « fête africaine » pour s’amuser peut être problématique. « Organiser une activité liée à l’Afrique n’est pas un problème en soi, c’est son orientation qui est problématique. Dans ce cas-ci, l’objectif n’est pas de mettre en avant la culture, le vivre ensemble et la découverte de l’autre, mais d’en faire un jeu, un objet d’appropriation dont on peut faire ce qu’on veut« , explique notre interlocuteur. « C’est ainsi qu’on arrive à l’idée qui est hautement problématique qu’on peut se déguiser en noir, en arabe ou autre (comme les élèves d’une école de Melle déguisés en « musulmans » en mars dernier), mais jamais dans le respect, toujours dans l’idée de caricaturer. Toute personne et toute culture mérite la dignité et le respect, et de cette façon, on s’en moque complètement. » 

Outre l’appropriation culturelle, le fait que cet événement ait pu se produire à proximité de l’AfricaMuseum pose un autre problème de taille. Les organisateurs ont estimé que l’endroit se prêtait particulièrement bien à leur thématique, près d’un musée dont certaines pièces de collections demandent à être restituées aux populations auxquelles elles ont été arrachées à l’époque coloniale. Organiser la fête à cet endroit plus qu’ailleurs, est une manière de glorifier le passé colonial de la Belgique comme l’explique Orland Mangala : « C’est encore une fois un exemple concret qui traduit la schizophrénie dans laquelle est plongée la société belge. Dans un même temps, la colonisation est taboue et il ne faut pas parler de la colonisation parce que le passé appartient au passé, et en même temps on considère l’œuvre coloniale comme positive et il paraît bon de le rappeler. C’est difficile de savoir sur quel pied danser… Puisque si on ne parle pas de la colonisation, les Belges ne savent pas vraiment de quoi il est question. Et quand on voit un événement comme celui de dimanche, on se demande tout de même s’ils ne sont pas fiers de ce passé. »

Excuses du musée

Mercredi, le musée a finalement réagi dans un communiqué publié sur Facebook et avoué avoir mal géré la situation. « Lors de l’annonce de l’événement sur Facebook, nous avons constaté que le code vestimentaire proposé par Thé Dansant encouragerait des représentations très clichées et stéréotypées de personnes d’origine africaine. Le musée a immédiatement contacté [l’organisation] pour lui indiquer les conséquences potentielles de cette approche et pour demander aux organisateurs de modifier le code vestimentaire. Cette mesure s’est avérée insuffisante car certains participants ont quand même choisi de porter des tenues stéréotypées. Un certain nombre de photos blessantes et humiliantes prises lors de l’événement circulent maintenant en ligne.« 

L’institution tient également à présenter ses excuses : « L’AfricaMuseum a mal jugé cette situation et aurait dû jouer un rôle plus important en imposant des exigences et / ou des conditions claires à l’avance. Nous prenons cet incident au sérieux et tenons à nous excuser pour avoir mal géré la situation de telle manière que cela se soit produit. Nous assumons la responsabilité de cette erreur de jugement et travaillons sur un plan d’action éthique pour les événements à venir afin que cela ne se produise plus à l’avenir.« 

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