La carte d’identité électronique : quels avantages et dangers ?

Collecte de points de fidélité au magasin, remplissage de votre déclaration fiscale, sécurité en hausse ou encore consultation de votre pension : la carte d'identité offre des facilités, mais pose aussi des questions

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Un taux de pénétration de 63 % au sein la population adulte et pas moins de 5.860.000 consommateurs : voilà les chiffres nationaux de la start-up nivelloise Freedelity. Son credo : collecter, mutualiser et gérer pour des commerçants la base de données de leur clientèle. Le tout pour des gros morceaux comme MediaMarkt, Intermarché, MediMarket et Pizza Hut. Jusqu’ici rien de très inhabituel. La particularité de Freedelity est de travailler avec les… cartes d’identité. L’entreprise a le vent en poupe et vise même un taux de pénétration de 80 % d’ici 2022. L’information est donnée cette semaine par nos confrères de la Libre Belgique. Au même moment, tombe l’annonce d’un retard pour l’introduction de la nouvelle carte d’identité avec la puce contiendra la copie de nos empreintes digitales. On évoque désormais 2020. Les deux informations qui n’ont a priori rien en commun rappellent la place de plus importante du stockage de données sur nos cartes d’identité. Une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Moustique a posé la question à deux spécialistes. Le premier, Jean-Jacques Quisquater, est cryptographe et un des inventeurs de la carte d’identité à puce et le second, Pierre Delvenne, est docteur en sciences politiques et sociales à Uliège.

L’arrivée du smartphone et de Facebook change tout

Jean-Jacques Quisquater a participé activement à la création de la puce pour carte d’identité. Deux systèmes existent dans le monde et l’ironie de l’histoire est que la carte belge n’utilise pas le sien.  « Il y a beaucoup de pays dans le monde et en Europe qui n’utilisent pas de cartes à puces. Il y en a certains en Asie, par exemple, qui le font », explique le cryptographe et professeur émérite de l’UCLouvain. La collecte de points de fidélité sur la carte d’identité ne l’étonne par exemple absolument pas. Car l’idée était dès le début dans la tête des créateurs de la carte. « Il y avait toute une série de champs des possibles imaginés à l’époque et cela a pris finalement du temps. Il n’y a pas eu assez d’investissements et même les politiques ne comprenaient pas toujours le système, ce qu’il permettait et ne permettait pas », indique-t-il. En revanche, quand la carte à puce a été imaginée, le smartphone et les réseaux sociaux n’existaient pas. Sans être alarmiste, le cryptographe indique que la combinaison des trois ensemble peut devenir problématique. « Même si en Belgique, on est bien protégé, il est désormais possible théoriquement de contourner plus facilement l’anonymisation. Mais rapport à d’autres systèmes, comme le système américain, on est vraiment bien », assure Jean-Jacques Quisquater.

Certaines questions sans réponse

Pour Pierre Delvenne, les questions autour de la collecte et dustockage de données liées à notre identité ne changent finalement pas au fil des années. « Qui collecte les données, à quelles fins, comment faire en sorte qu’elles ne peuvent pas être détournées, qu’elles sont en lieu sûr? Tous des enjeux très matériels et concrets, parce que ça touche aux serveurs, aux investissements pour protéger les données et l’aspect territorial. Est-ce que ça reste en Belgique ou ça va ailleurs ? Est-ce qu’on utilise des serveurs privés comme Amazon ? Il y a vraiment toute une série de questions qui se posent », explique le chercheur de ULiège. « Les avantages mis en avant sont par exemple un meilleur contrôle aux frontières, une surveillance accrue et sans doute plus efficace de la population constituant un risque pour ordre public et peut-être une rapidité d’exécution des contrôles aux frontières. Des hommes politiques comme Jan Jambon (NDLR : l’ancien ministre de l’Intérieur N-VA) qui mettent en avant ces avantages mettent généralement en avant les bienfaits supposés et minimisent les dangers éthiques, les questions politiques».

Un estompement des normes?

Le docteur en sciences politiques constate que les données deviennent de manière générale extrêmement valorisées et que leur collecte s’étend de plus en plus. Il ne se montre pas particulièrement enthousiaste par rapport à la possibilité de collecter des points de fidélité grâce à notre carte d’identité. « C’est extrêmement particulier et je ne connaissais pas. On est clairement dans une économie des données qui constituent aujourd’hui une nouvelle mine d’or. Avec le fait d’utiliser un objet qui est l’incarnation de notre citoyenneté comme la carte d’identité électronique à des fins commerciales, on atteint de nouveaux sommets dans l’estompement des frontières entre questions liées à l’autorité publique et les enjeux commerciaux. Même si ce n’est probablement pas le projet de base du gouvernement », explique Pierre Delvenne. De son côté, Jacques Quisquater rappelle que les sociétés commerciales concernées n’ont absolument pas la capacité de lire dans votre carte d’identité comme un livre ouvert. À vous de vous faire votre opinion.

 

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