États-Unis : le socialisme est de retour et il fait peur aux Américains

L'Iowa - petit état de trois millions d'habitants - donne le coup d'envoi de la primaire démocrate ce lundi pour élire celui ou celle qui affrontera Donald Trump dans la course à la Maison Blanche. Un camp démocrate qui est toujours en pleine réflexion et qui hésite encore entre privilégier le programme radical des candidats Sanders et Warren ou rester sur les bases modérées qui ont guidé Hillary Clinton vers l'enfer et dont s'inspire le favori Joe Biden. Décryptage.

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Elizabeth Warren et Bernie Sanders sont-ils vraiment si radicaux? Nos yeux d’Européens, et de Belges en particulier, nous permettent d’en douter. Nous vivons quotidiennement avec les mesures qu’ils essayent de porter aux States : une conscience environnementale, une université accessible financièrement, des soins de santé de qualité sans se ruiner… Si vu d’ici, la fronde anti-socialiste laisse penser que Sanders et Warren sont les héritiers d’un communisme que les Américains se sont évertués à combattre durant la seconde partie du vingtième siècle, ils seraient affiliés à un parti centriste (voire de centre droit) s’ils se présentaient chez nous. « Ils sont moins socialistes que les socialistes européens », signale Charles Voisin, journaliste spécialiste de la politique intérieure américaine et auteur de Bernie Sanders, quand la gauche se réveille aux États-Unis, à paraitre en décembre.

« Aux États-Unis, les vrais socialistes sont considérés comme des communistes. Un gars comme Sanders est obligé de préciser qu’il est un democrat socialist et pas un révolutionnaire. Les communistes estiment d’ailleurs que Sanders les a trahis. L’exercice du pouvoir l’a en effet rendu plus pragmatique et il a dû abandonner la lutte des classes. Son programme s’inspire plutôt de la flexisécurité danoise. » Soit un système d’Etat-providence particulièrement généreux avec les chômeurs mais laissant également une grande latitude aux entreprises qui ont tout le loisir de virer leurs employés.

Socialiste toi-même !

C’est que pendant longtemps, même les plus téméraires ne se risquaient pas à assumer leur idéologie socialiste dans un pays où une majorité d’électeurs tient plus à sa liberté qu’à sa santé ou à son travail. « Les Américains ont toujours considéré que le gouvernement était le problème. Les conservateurs ont placé dans la mentalité la valorisation de l’initiative individuelle et le combat contre l’interventionnisme de l’Etat. » Historiquement, le socialisme s’est pourtant déjà présenté aux USA. Par bribes. Mais en 1906 déjà, le sociologue Werner Sombart se demandait Pourquoi le socialisme n’existe-t-il pas aux États-Unis ?.

L’émergence du système capitaliste, exprimé aux Etats-Unis dans sa forme la plus pure, offrait aux ouvriers et fermiers américains un confort matériel qu’ils n’avaient jamais osé imaginer. Cet embourgeoisement teinté d’un patriotisme exacerbé et d’une envie constante d’être le meilleur peuple du monde ont étouffé les velléités socialistes aux Etats-Unis. Le système bipartisan tel qu’il existe encore aujourd’hui (Démocrates contre Républicains) et qui évite une réelle polarisation des idées n’a pas aidé les partisans socialistes à imposer leur idéologie vers une organisation sociale et économique plus juste. La Révolution russe, la terreur rouge et la Guerre froide ont encore émaillé le vingtième siècle, assimilant toute la gauche américaine au péril communiste.

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Socialisme est donc progressivement devenu un gros mot. « Le terme peut représenter une insulte privilégiée par certains conservateurs extrémistes pour se référer aux politiques des démocrates. Quand Sarah Palin qualifie Obama de socialiste par exemple, en citant sa réforme des soins de santé surnommée Obamacare, elle le traite en réalité de communiste » explique Charles Voisin dans son livre. « Alors qu’en Europe continentale le socialisme représente la moitié gauche de l’échiquier politique et s’oppose à la droite, aux États-Unis, le socialism s’oppose au système bipartisan en place. Les termes socialism et communism indiquent tous deux une mise en commun des moyens de production. »

Mais aujourd’hui, le vent semble doucement tourner. Si Bernie Sanders ne s’assoit pas encore à gauche d’un Jean-Luc Mélenchon, l’Amérique n’a jamais autant utilisé le s-word. Et l’élite politico-médiatique s’inquiète. Les Républicains raillent cette nouvelle vision basée sur le bien commun alors que l’establishment démocrate, incapable d’analyser les erreurs qui lui ont coûté l’élection de 2016, fait comme si de rien n’était.

Révolution par le bas

Pourtant, les bases locales du parti commencent à crier leur envie de socialisme. Stacey Abrams en Géorgie, Ben Jealous dans le Maryland, Ilhan Omar au Minnesota et bien sûr Alexandria Ocasio-Cortez à New-York. Tous se revendiquent de l’école Sanders et entrevoient l’avenir de leur parti via un virage à gauche. Et leur électorat aussi. « Une étude de la Brookings Institution confirme cette évolution récente en évaluant la compréhension du mot « socialisme » par les Américains en 1948 et à nouveau en 2019. La réponse « propriété collective, prise de contrôle par le gouvernement » arrive en tête lors du tout premier sondage quand le résultat « égalité socio-économique » est le plus souvent cité lors de la dernière enquête. »

Alors les États-Unis sont-ils en train de redécouvrir le socialisme ? Après la déroute de 2016, de nombreux observateurs prédisent un candidat démocrate nettement plus à gauche qu’Hillary Clinton, plutôt libérale. La lutte contre le monstre de la finance, des soins de santés accessibles à tous et la réduction des inégalités ont longtemps semblé illusoires aux États-Unis. Mais là, la révolution pourrait être en marche. « La réforme des soins de santé est énorme et les conservateurs sont déjà déchaînés. Mais les Américains en ont marre de leur système de santé, au moins deux fois trop cher. Sanders et ses partisans en ont fait un droit et une question morale. Leur discours résonne aujourd’hui chez des gens qui, même s’ils n’aiment habituellement pas les grandes réformes, flippent de perdre leur job ou de tomber malades. »

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