« On ne peut plus rien dire » : où se situe la frontière du politiquement correct sur internet ?

Sur les réseaux sociaux, une foule d'internautes se lamente en commentaires contre une forme de "police de l'humour" qui menacerait la sacro-sainte liberté d'expression occidentale. Tâchons, calmement, de faire le point.

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« Tout est raciste aujourd’hui« , « Vous voyez le mal partout« , « On ne peut plus rien dire« … Ces phrases toute faites sont monnaie courante dans les commentaires publiés sur les réseaux sociaux. Celles et ceux qui les écrivent déplorent une société qui serait de plus en plus susceptible et se froisse dorénavant pour des choses qui passaient inaperçues auparavant. Dernier exemple en date, la séquence d’un Dîner presque parfait diffusée la semaine passée sur W9 (groupe M6) au cours de laquelle des participants se sont moqués de la communauté asiatique à grand renfort de clichés. Une situation de racisme ordinaire dénoncée par de nombreux internautes et de médias (dont Moustique). Face à la polémique, la chaîne française s’est excusée. Mais la controverse a fait rager des « défenseurs de la liberté d’expression » pour lesquels il ne s’agissait que d’humour et que – par conséquent – il n’y avait rien d’offensant.

Passons outre l’importante nuance du « rire de » et du « rire avec » – qui échappe à beaucoup de monde -, évitons l’antique débat « Peut-on rire de tout avec n’importe qui ? » et prenons un peu de recul… Oui, on peut réellement penser aujourd’hui « qu’on ne peut plus rien dire ». La faute à la lutte omniprésente pour la « justice sociale ». Celles et ceux qui prônent la justice sociale visent l’égalité des droits et conçoivent la nécessité d’une solidarité collective entre les personnes d’une société donnée. D’après Annoncer la couleur (programme fédéral d’éducation citoyenne), « la justice sociale présuppose une réflexion sur les inégalités, en particulier celles considérées comme injustes et devant être corrigées. Promouvoir la justice sociale ne consiste donc pas simplement dans l’augmentation des revenus et la création d’emplois. C’est aussi une question de droits, de dignité et de liberté d’expression. » Nous y voilà.

S’informer avant de juger

Que l’on parle de féminisme, de la communauté LGBTQI+, des personnes racisées ou encore des handicapés, des social justice warrior interviennent pour défendre leur cause jusqu’au bout. Les social justice warrior sont les personnes qu’on peut trouver a priori fatigantes, du genre à se plaindre de tout, tout le temps, « pour rien ». En gros, ceux « qui voient le mal partout » et le dénoncent… De l’extrémisme, il y en a bien sûr toujours. Mais il ne faut pas généraliser. Et en prenant le temps de s’informer sur le fond des sujets « polémiques », on se rend compte que ces personnes susceptibles ne le sont peut-être pas autant qu’on le pensait.

L’ignorance est sans aucun doute l’un des gros problèmes de notre temps. Or, les acquis d’hier et ceux d’aujourd’hui ne sont plus forcément les mêmes et heureusement. Avec internet, la moindre information est à portée de clic. Pourtant, notre connaissance personnelle ne fait qu’effleurer une partie du monde dans lequel nous vivons. Si les expressions « appropriation culturelle », « culture du viol » et « discrimination systémique » rentrent difficilement mais doucement dans les mœurs, qui peut définir « Gardien.ne du senti », « Intersectionnalité », « Mansplaining » ou encore « Pinkwashing« , autant de terme que la journaliste québecoise engagée Judith Lussier explique dans son essai publié cette année et précisément intitulé On ne peut plus rien dire : le militantisme à l’ère des réseaux sociaux.

Desproges et Coluche

Autre conséquence tout à fait logique de l’émergence des réseaux, ceux qui se sentaient choqués et/ou blessés par des séquences comme celle de Un dîner presque parfait et qui n’avaient pas la possibilité de le dire, ou du moins de se faire entendre, le peuvent aujourd’hui. Dire que « tout est raciste aujourd’hui » est faux. Ça l’était hier également, mais ceux qui en souffraient n’avaient pas l’opportunité (et/ou le courage?) de le faire savoir publiquement. Ces « blagues » ont donc pu péricliter sans que ceux qui les répétaient ne savent (misons sur leur bonne foi) qu’elles posaient problème. Malheureusement, ils les ont tellement intégré dans leur manière de penser que les remettre en cause aujourd’hui dérange et qu’ils croient savoir eux-même ce qui est blessant ou pas pour d’autres. Mais le racisme, en l’occurrence, est rarement compris par ceux qui ne le subissent pas…

Alors, plutôt que de râler en disant que « Desproges et Coluche se retourneraient dans leur tombe » (autre tirade favorite des partisans du « C’était mieux avant ») s’ils voyaient comment évolue la société , il serait peut-être temps d’arrêter de pleurnicher sur le passé et de s’informer sur les enjeux sociétaux contemporains pour ensuite porter son jugement en connaissance de cause. Et espérons que cela deviendra un réflexe pour les nouvelles générations.

Revers de la médaille?

S’ils ne remettent pas en cause le bien-fondé de leur combat, d’aucuns estiment cependant que l’engagement des social justice warrior participe à instaurer une espèce de dictature du politiquement correct (voire un mode de pensée unique) et que cela nuit indirectement à leur cause. En effet, c’est soi-disant « en disant tout haut ce que tout le monde pense tout bas » notamment que des individus comme Donald Trump aux États-Unis ou plus récemment Boris Johnson au Royaume-Uni se sont retrouvés à la tête de leur pays. Dans la même logique, on pourrait également pointer chez nous le score phénoménal du Vlaams Belang et de ses jeunes leaders Tom Van Grieken et Dries Van Langenhove aux dernières élections. À chaque fois, ils sont allés chercher des voix en faisant campagne… sur les réseaux sociaux.

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