Migrants : l’Europe, forteresse de cynisme

Rencontre avec Nathalie Gielen de MSF qui dénonce la politique de l’UE dans les îles grecques.  Elle nuirait à la dignité des premiers migrants arrivés pour dissuader les suivants.

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Nathalie Gielen est chef de mission de Médecins Sans Frontières pour la Grèce et les Balkans. Depuis plusieurs années, l’organisation humanitaire a déployé des moyens importants, sur place, pour venir en aide aux migrants qui débarquent par bateau depuis la Turquie. L’ONG est notamment présente à Lesbos, une île grecque située à quelques kilomètres seulement des côtes turques. Depuis l’accord signé en 2016 entre l’UE et la Turquie, la situation sur place s’est fortement dégradée. D’après l’ONG, pas moins de 12.000 personnes sont actuellement bloquées sur cinq îles de la mer Égée, dans des conditions désastreuses. Précisément à cause de cet accord.

Les flux migratoires vers la Grèce ont considérablement baissé depuis 2015. En quoi consiste votre travail à Lesbos aujourd’hui?

Nathalie Gielen : En 2015-2016, il y avait un énorme afflux de migrants sur les îles grecques de la mer Égée. À ce moment-là, on s’efforçait surtout de répondre à l’urgence en concentrant notre action sur les besoins primaires… Nous continuons à le faire même si le cœur de notre action se situe désormais au niveau de la santé mentale. Dans les camps de réfugiés, sur les îles grecques ainsi qu’à Athènes, nous avons de nombreux patients vulnérables qui ont été victimes de torture, dans leur pays d’origine, et qui ont aujourd’hui besoin d’un accompagnement spécifique.

Quelle est la situation humanitaire sur place?

Sur l’île de Lesbos, les migrants sont installés à Moria, un camp de réfugiés créé dans une ancienne base militaire et prévu pour accueillir environ 3.000 personnes. Sauf qu’il en accueille actuellement plus de 5.000. Quand on débarque pour la première fois sur place, on est extrêmement surpris de constater qu’il existe de tels camps sur le sol européen. Les conditions de vie à l’intérieur sont très précaires. On pourrait considérer que les conditions sont encore acceptables pour des séjours de transit limités à quelques jours seulement. Mais avec les restrictions imposées par l’accord UE-Turquie, les personnes y sont maintenant confinées pendant des mois, voire des années entières. Et la situation sécuritaire est particulièrement problématique. On y a constaté des cas de viols, ainsi que des actes de violence, que ce soit entre personnes d’une même communauté ou de communautés différentes.

Certains n’ont rendez-vous qu’en 2022 pour leur demande d’asile. Ils restent coincés sur une île en attendant.

En quoi cet accord a-t-il changé la donne?

Il y a quelques années encore, les migrants ne faisaient que passer par les îles et poursuivaient ensuite leur route vers la Grèce continentale. Désormais, ils ont l’obligation de demander l’asile à Lesbos, ou sur l’île où ils ont débarqué. Ils ne peuvent pas quitter les îles tant que la demande n’a pas été traitée. Si l’asile est refusé en première instance, ils peuvent faire appel. Une fois que tous les recours sont épuisés, on peut les renvoyer en Turquie. La procédure est extrêmement lente. Certaines personnes reçoivent aujourd’hui des rendez-vous programmés… pour 2022, c’est évidemment intenable.

Avec des conséquences sur les conditions de vie sur place?

Les personnes qui arrivent à Lesbos sont souvent dans des situations de trauma ou de post-trauma importantes, vu ce qu’elles ont traversé. La situation dans laquelle elles se retrouvent, dans un campement précaire, ne fait qu’accentuer le problème. On constate d’ailleurs une accentuation des symptômes chez nos patients souffrant déjà d’anxiété ou de dépression. L’équilibre des familles est aussi bouleversé, et les enfants en sont directement impactés. Il y a également un impact sur la communauté locale. Il y a environ 10.000 habitants sur l’île de Lesbos. Et tout à coup, on en ajoute 5.000 qui arrivent comme demandeurs d’asile. C’est forcément déstabilisant. La taille du camp n’est pas adaptée au nombre de personnes à accueillir.

Les flux migratoires continuent donc, malgré la guerre qui touche à sa fin en Syrie?

Les Syriens continuent d’arriver même s’ils sont moins nombreux qu’avant. Pour l’instant, on constate surtout l’arrivée de personnes en provenance d’Afghanistan et du Pakistan. Ce sont à la fois des familles et des personnes seules. Les familles vont souvent rester en Grèce alors que les hommes et les adolescents arrivant seuls poursuivent leur route vers les Balkans et l’Europe de l’Ouest. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux tentent plutôt de passer la frontière par Evros, au niveau de la frontière terrestre avec la Turquie.

Malgré des fonds alloués par l’UE, l’État grec n’a pas les capacités suffisantes pour répondre à l’ensemble des besoins humanitaires.

Quels sont vos besoins aujourd’hui?

La violence et la santé mentale sont les deux raisons principales de notre présence sur place. Les personnes ayant survécu à de la torture nécessitent des prises en charge très particulières. Nous devons donc envisager notre action en Grèce sur le long terme, même si notre but n’est pas de nous substituer à l’État. Pour l’instant, malgré des fonds alloués par l’UE, l’État grec n’a pas les capacités suffisantes pour répondre à l’ensemble des besoins humanitaires. Mais nous travaillons main dans la main avec le ministère de la Santé grec. L’idée est, un jour, de passer le relais.

Les organisations humanitaires sont-elles en train de prendre en charge les conséquences d’une politique migratoire trop restrictive?

Bien sûr. Cette politique nuit à la dignité et à la santé des personnes les plus vulnérables dans le but de dissuader les autres d’emprunter le même chemin. Nous sommes évidemment en complet désaccord avec cette vision de la migration. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons cessé d’accepter des financements de l’Union européenne.

Cet article est issu du magazine Moustique #29, paru le 17/07/2019.

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