Football et paris en ligne: mariage forcé ou divorce impossible?

La nouvelle saison de football débute chez nous ce week-end. Les supporters s'échauffent la voix. Les sociétés de paris en ligne se frottent les mains.

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Mauvaise nouvelle pour tous les allergiques du ballon rond: la Jupiler Pro League reprend ses droits ce week-end. Terminé la tranquillité des week-ends exempts d’analyses footballistiques en tout sens car, après le championnat belge, ce sera au tour des autres compétitions européennes d’embrayer le pas. Notamment la Premier League anglaise qui, malgré le départ de Vincent Kompany et celui d’Eden Hazard cet été, compte toujours une colonie de joueurs Belges plutôt bien fournie avec, en outre, quelques nouvelles têtes.

C’est notamment le cas de l’ancien défenseur du FC Bruges Björn Engels qui défendra cette saison les couleurs d’Aston Villa (Birmingham) – club soutenu par la famille royale britannique s’il-vous-plaît – avec un « W » imprimé en grand sur son maillot bordeaux et bleu ciel, logo de la société de paris en ligne thaïlandaise W88. Rien de très surprenant outre-Manche, puisque la moitié des clubs (10/20) du championnat anglais ont une entreprise similaire comme sponsor principal sur leur maillot. Une domination des paris est encore plus prononcée en Championship (deuxième division), où 17 des 24 équipes (!) porteront le logo de société de paris cette saison.

Ça signifie que 27 des 44 meilleurs clubs anglais – mais curieusement aucun membre du « Big Six » (Manchester City, Manchester United, Liverpool, Arsenal, Tottenham et Chelsea) – ont accepté ce type de sponsorship. Et cela pose un vrai questionnement moral car l’addiction aux jeux en ligne est un vrai problème de santé public au Royaume-Uni…

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Aston Villa, l’un des dix clubs de Premier League sponsorisé par une société de paris en ligne – Belga images

« Gamblification » du football

« L’industrie du pari a resserré son emprise sur le football en dépit de l’inquiétude croissante des députés, des militants et même de GVC, appartenant à Ladbrokes, qui s’est engagé à mettre fin au sponsoring sur les maillots« , explique le quotidien The Guardian. Selon un ancien accro aux paris interrogé par le journal britannique, le fait qu’autant d’entreprises de paris aient choisi d’être le sponsor maillot de tant d’équipes a un côté très ironique et révoltant: « Puisque les entreprises de paris ont accepté le principe de ne pas diffuser de publicités pendant les matchs de football parce qu’elles sont visibles par les enfants, il est totalement injustifiable que cette interdiction ne s’étende pas au sponsoring de maillots et à la publicité autour des terrains. » 

En janvier dernier, le Dr. Darragh McGee de l’Université de Bath faisait déjà état au Guardian d’une « Gamblification » (« gambling » signifie « parier ») du football. Ce chercheur a étudié le comportement de deux groupes de supporters âgés de 18 à 35 à Bristol et Derry (Irlande du Nord). Certains jeunes hommes lui ont dit qu’ils ne pouvaient plus regarder un match de football à moins de miser plusieurs fois. Généralement, ils avaient jusqu’à 25 comptes différents (!) avec des sociétés de jeux en ligne et leurs conversations de football avec leurs amis portent tous sur les paris, plutôt que véritablement sur le jeu.

Les participants à l’étude ont déclaré que le marketing des sociétés de jeux de hasard était extrêmement efficace, en particulier les offres de paris « gratuits », et que leurs pertes n’avaient pas l’impression de perdre de l’argent réel parce qu’elles étaient placées sur un téléphone et ne demandaient plus d’aller chez un bookmaker. L’un d’eux a même déclaré au Dr. McGee que le jeu était plus addictif que « le sexe, la drogue et le rock’n’roll » (sic). Le même sujet confiait que deux de ses amis s’étaient suicidés, l’un directement à cause des dettes accumulées en jouant…

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Certains parieurs ne peuvent plus regarder un match de football à moins de miser plusieurs fois – Belga images

« Faites le bon choix » 

Notre compétition domestique semble (pour le moment) relativement épargnée par le phénomène. Parmi les clubs de l’élite belge, seuls deux (sur seize) ont une société de paris en ligne comme sponsor principal. Il s’agit des deux clubs de la -« Venise du Nord », le FC Bruges qui affichera cette saison le logo d’Unibet sur son maillot, et le Cercle Bruges avec Napoleon. À noter que Mouscron-Péruwelz et Saint-Trond ont également une société de casino affichée en grand sur leur vareuse (respectivement Star Casino et Golden Palace Casino)

En 2012, Unibet – qui figure également parmi les sponsors officiels de la Pro League – avait déjà signé un accord avec le Standard de Liège pour apposer son logo sur les maillots ainsi que dans le stade… D’autres sociétés comme Betfirst sont également solidement implanté dans le paysage footballistique belge et ont déjà sponsorisé des équipes plus modestes comme le Sporting Lokeren (rétrogradé en D2), le KV Kortrijk ou Zulte-Waregem, tout en proposant aux fans des promotions spéciales et autres bonus. Depuis l’année dernière, la société est également sponsor du club de KRC Genk, champion de Belgique en titre et vainqueur de la Supercoupe ce week-end (photo pirncipale), et devrait prolonger ce partenariat pour les trois prochaines années rapportait la RTBF en juin dernier.

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Unibet, nouveau sponsor du FC Bruges – Belga images

« C’est une mauvaise chose« , a réagi Marijs Geirnaert, directrice du centre flamand de l’expertise sur les dépendances à l’agence Belga. « Toutes les équipes de première division portent un petit logo de cette entreprise de paris sur leur maillot, mais le fait qu’une équipe comme le Club Bruges le place au centre de sa vareuse n’est pas bon« , regrettait-elle en parlant d’Unibet. L’experte exprimait aussi son inquiétude à propos de l’impact que ce sponsoring pourrait avoir sur les enfants tout en affirmant que cette publicité allait inciter les gens à parier, avec les risques de dépendance que l’on connaît.

Dans un communiqué, le Club de Bruges a fait savoir que la société se « distinguait dans la promotion du jeu responsable » (et précisé que le sponsor n’apparaîtra pas sur les maillots des équipes de jeunes ni sur les maillots destinés aux enfants). On a effectivement pu voir des publicités en ligne appelant les parieurs à « faire le bon choix », phrase ambivalente devant les inciter à arrêter de jouer quand c’est nécessaire… Il y a un peu plus d’un an, la Commission des jeux de hasard avait enregistré 150.127 nouvelles inscriptions durant la Coupe du Monde en 2018, période de matraquage publicitaire intense (voire à outrance) de la part des sites de paris en ligne. Même « bienveillante », une publicité reste une publicité. Et c’est parti pour durer.

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