L’ecsta n’a jamais été aussi puissante en Belgique

Historiquement très peu accidentogène, cette drogue récréative se deale aujourd'hui en version très très concentrée. En témoigne encore la mort d'un festivalier de 27 ans et l'hospitalisation d'une cinquantaine de personnes lors du premier week-end à Tomorrowland.

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Ce n’est malheureusement pas la première fois: une Tchèque et une Indienne sont décédées l’an dernier au même festival. En 2012, une Britannique a succombé à une overdose dans sa chambre d’hôtel après avoir été à Tomorrowland. Pourtant, l’événement affiche une politique de répression très stricte en ce qui concerne les stupéfiants. Les forces de l’ordre sont présentes en masse, accompagnés de chiens spécialement entraînés pour repérer les substances illégales. Il y a également des agents en civil sur le site, des fouilles à l’entrée et des bacs dans lesquels les visiteurs peuvent laisser leurs drogues anonymement. Mais malgré cela, avec 400.000 personnes qui se rassemblent le temps de deux week-ends (le second a lieu ce vendredi, samedi et dimanche), il est pratiquement impossible de tout repérer. Nous avions consacré un dossier à cette «saison des festivals qui marque le retour de l’ecstasy.»

Voilà ce que nous écrivions il y a quelques années:
Ecstasy? Le mot est sur toutes les lèvres. Eclipsées ces dix dernières années au profit du MDMA, c’est-à-dire le même principe actif, mais sous la forme de poudre, ces pilules bigarrées font désormais leur grand retour. En version XXL… « J’ai des excellentes Mitsubishi qui contiennent 140 mg de MDMA » , lâche sans complexe Alex, 24 ans. Avant de nous montrer ses comprimés triangulaires de couleur bleu pâle. « Et si vous voulez, je peux même vous avoir des Wifi de 200 mg! » De mémoire de vieux teuffeur, Manu, 37 ans et la mâchoire en transe, n’avait plus vu une telle dose de cheval depuis la fin des années 90.

Confirmation de la tendance par Modus Vivendi, l’ASBL de référence en matière de prévention des risques liés à l’usage des drogues. « L’ecstasy réapparaît sur le marché européen et nous recevons pas mal d’alertes concernant des pilules fortement dosées » , avertissait à l’époque Catherine Van Huyck, directrice de l’association. Avant de pointer l’absence d’infos fiables sur ces pilules vendues au marché noir. « Quand vous achetez du paracétamol, vous savez que c’est 500 mg ou 1 g. Ici, vous ne connaissez absolument pas la concentration en principe psychotrope. Ces comprimés ultra-puissants représentent donc un danger potentiel pour les personnes qui n’ont pas l’habitude d’en consommer.« 

Monkey bleue, papillon rose ou Nike verte?

Or, l’ecsta est un produit que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Ou très peu. Et, on le sait, chaque nouvelle drogue qui débarque sur le marché suscite bien souvent un effet de curiosité. « C’est sûr, c’est plus fun de consommer ces pilules aux logos de marques ou de super-héros , confirmait Fadi, étudiante en première année d’architecture. Mais c’est surtout bien plus facile à planquer et à consommer que la « MD »! » L’inconvénient?  Le MDMA en poudre permet de mieux doser ses prises alors que la pilule d’ecsta se prend bien souvent en une seule fois. Alors, vu son côté ludique et l’apparente inoffensivité dégagée par ces petits comprimés colorés, on imagine les conséquences d’une toute première expérience. Surtout si on rajoute une bonne dose d’alcool et quelques pétards à ce cocktail Molotov…

Ne sous-estimez pas non plus l’effet de la chaleur, martèlait Pascal Vollbracht, directeur opérationnel de la police douroise. Même en hiver, ceux qui prennent de l’ecstasy voient leur température corporelle grimper en flèche. Alors, avec plus de 30° cet été sur la Plaine, le consommateur fait face à une double augmentation. Si cette personne a en plus une santé fragile, qu’elle est fatiguée et qu’elle ne boit pas assez d’eau, elle court un très grand risque.

“En Belgique, ça va encore, tempère Olivier, 21 ans. Allez aux festoches allemands comme Nature One ou Time Warp et vous verrez pratiquement 80 % des festivaliers défoncés!” Plus le son est techno, dark et underground, plus il y aurait de came? Un détour par la main stage de Tomorrowland et ses milliers festivaliers colorés confirme en tout cas cette hypothèse. Sur les beats de David Guetta ou de Steve Aoki, la jeunesse dorée semble visiblement se contenter d’alcool, de RedBull et de cannabis. Toute l’EDM (Electronic Dance Music) ne serait donc pas dopée aux drogues dures. Ne soyons pas démago non plus. Si la réalité dépasse de loin le cliché “festivaliers rastas au pétard, métalleux au whisky et clubbers sous ecsta”, force est de constater que la musique électronique est intimement liée aux drogues synthétiques depuis sa création à la fin des années 80.

Agacé par les nombreux amalgames entre la drogue et son événement, le boss de Dour contre-attaquait: “Contrairement aux autres organisateurs qui osent prétendre qu’il n’y en a pas sur leur festival, nous, on admet les risques et on multiplie les actions préventives”. Faire un procès d’intention au festival belge le plus actif en la matière n’aurait effectivement aucun sens. En partenariat avec Modus Vivendi, ils sont d’ailleurs plus de 100 médecins, infirmiers et autres volontaires à patrouiller sur les sites des concerts et des campings de Dour. Objectif? Informer les festivaliers mais aussi repérer les personnes susceptibles d’avoir consommé une substance dangereuse et les guider, les ramener à la Croix-Rouge ou dans la “zone relax” spécialement dédiée aux mauvaises descentes. Une excellente initiative dans un climat général enclin à l’hypocrisie. Faute de volonté de la part des organisateurs de festivals ou faute de moyens, l’ASBL et ses stands de prévention ne sont présents que sur les sites francophones de Dour et d’Esperanzah! Bad trip.

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Aujourd’hui?

«La situation a un peu changé avec l’arrivée de pilules avec des dosages comme jamais vu depuis un ou deux ans, avertit Catherine Van Huyck, directrice de l’ASBL Modus Vivendi. Ce qui provoque plus de décès.» Des concentrations encore plus fortes que les doses de cheval identifiées il y a quelques années? «On trouvait déjà des pilules dosées à 200 mg de MDMA il y a quelques années mais elles étaient rares. C’étaient des exceptions sur le marché. Mais aujourd’hui, ces taux sont devenus réguliers. Et avec les fortes chaleurs que nous connaissons depuis deux ans, le nombre de décès augmente.» Des morts par overdose qui ne touchent pas les consommateurs habituels qui ont appris à apprivoiser ces ecstas très fortement dosées mais plutôt les personnes qui tentent l’expérience pour la première fois. Dont des touristes – c’est principalement le cas à Tomorrowland – qui succombent à ces méga pilules belges. Une urgence sanitaire à laquelle la répression, on le sait, n’est pas capable d’apporter une réponse. Et en matière de prévention, à part quelques exceptions – Dour, Esperanzah!,… -, force est de constater qu’on pratique encore en Belgique la politique de l’autruche. Qui se résume encore à compter les morts.

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