« Staffe Ketten », la première équipe de rugby LGBT+ en Belgique

Les Straffe Ketten forment une équipe de rugby LGBT+ unique en Belgique. Unique car ses membres osent assumer leur homosexualité sur le terrain

©Guillaume Derclaye

Les Straffe Ketten sont rentrés de l’Union Cup, le plus gros tournoi LGBT+ d’Europe, organisée cette année à Dublin, sans avoir remporté de match, mais leur motivation n’a pas faibli. “C’était le premier grand tournoi pour la plupart d’entre nous. Et puis, c’est impressionnant comme le niveau de l’Union Cup a augmenté ces dernières années”, nous dit Miguel, président du club, persuadé que la surprise sera au rendez-vous lors de la prochaine Union Cup à Birmingham en 2021. En attendant, ils sont une vingtaine à s’entraîner tous les lundis, et presque autant de nationalités sur le terrain. Au cœur de ce mélange de cultures, un projet d’ouverture. En effet, depuis sa création en 2010, le club accueille les joueurs quelle que soit leur orientation sexuelle: homo, hétéro, bi, peu importe. “Dans l’équipe, on a des joueurs qui jouent au rugby, qui se font tacler encore et encore, puis demain soir, ils porteront du maquillage pour un show parce qu’ils aiment ça. C’est génial”, nous dit Willie, à propos de Flipper, un des anciens, rugbyman, chauffeur poids lourd, arbitre et drag-queen. On pouvait le voir incarner une princesse Disney dans une robe jaune poussin lors de la récente Belgian Pride.

Le club des Straffe Ketten est l’unique club de rugby du genre en Belgique. Pendant cinq années, il a évolué en troisième division régionale de la Ligue belge francophone, mais son banc composé de joueurs du monde entier posait quelques problèmes. Au début de la saison 2017-2018, il ne restait plus que 8 personnes expérimentées, les autres ayant quitté la Belgique pour aller travailler ailleurs, ou ayant raccroché les crampons. Impossible pour eux de commencer la compétition avec autant de personnes n’ayant jamais joué, une équipe de rugby étant composée de 15 joueurs sur le terrain et idéalement d’au moins cinq réservistes afin d’assurer les changements nécessaires pendant le match. Depuis, ils se contentent de matchs amicaux et, souvent, internationaux. L’ambition de jouer dans le championnat belge n’a pas disparu, au contraire. Après avoir affronté la plupart des équipes francophones du pays, ils aimeraient se faire connaître du côté néerlandophone. Une lutte acharnée sur le terrain comme en dehors.

Le sport en retard sur la société?

Pour Miguel, c’est clair. Il prend l’exemple du cinéma et de la télévision où, au départ, on ne voyait des homosexuels que dans des rôles plutôt clichés et stéréotypés. Aujourd’hui, il en voit de plus en plus dans des rôles de premier plan. “Au-delà du fait que l’acteur ou l’actrice soit gay ou lesbienne, c’est un(e) avocat(e) ou alors un(e) médecin. Son orientation sexuelle n’est plus sa caractéristique principale.” Cependant, le rugby est un peu un sport à part pour lui. Il y a toujours eu une tradition de respect et d’ouverture. D’ailleurs, en bientôt dix ans d’existence, le club a connu un unique incident homophobe, très vite sanctionné par la Ligue. Avant de rejoindre les Straffe Ketten, Vincent, le numéro 9 de l’équipe a joué au handball dans une équipe gay-friendly française. Selon lui, “il y avait beaucoup d’insultes. “Espèces de tapettes”, etc. Ici, c’est complètement différent. On est vraiment respectés par les autres joueurs”. C’est loin d’être parfait, mais tous les membres du club travaillent à ce que ça le soit, notamment en collaboration avec la Fédération belge de rugby, première fédération européenne à lutter contre l’homophobie dès 2016, et l’International Gay Rugby. Ils sont aussi présents dans des événements comme la Belgian Pride qui a eu lieu à Bruxelles en mai.

Miguel déplore un changement de mentalité assez lent dans le sport de haut niveau. Il fait référence à Israel Folau, joueur de rugby australien, qui a tenu des propos homophobes à deux reprises avant d’être exclu par la fédération australienne. “Quand tu as 12 ou 14 ans, que tu ne sais pas très bien qui tu es, et que tu lis ça… C’est plus blessant venant d’un sportif de haut niveau que d’un politicien parce que les ados n’écoutent pas les hommes politiques.” Selon Willie, beaucoup de joueurs internationaux font leur coming out après être sortis du circuit parce qu’ils pensent que ce serait un problème. “Ils n’osent pas à cause des stigmates que ça peut causer.

Depuis 2010 cependant, les choses semblent bouger. Plusieurs personnalités du ski, du football, de la natation ou du rugby ont annoncé leur homosexualité à leurs fans. Ce qui ne plaît pas toujours. Le 4 mai, le magazine français L’Équipe publiait en une la photo de deux joueurs de water-polo s’embrassant lors des Gay Games. Ce qui n’a pas plu à certains abonnés, auxquels la rédaction a répondu: “On tente de faire le nécessaire pour nettoyer les commentaires et bannir les nombreux arriérés. Merci pour tous les autres commentaires positifs. Peace and love”. À leur échelle, les Straffe Ketten essaient de changer les mentalités. Pendant l’entraînement, les contacts se font de plus en plus rugueux. Pour certains, c’est le début, et la peur du choc est encore là. Pour d’autres, c’est devenu une habitude. La peur se lit dans les yeux d’un des nouveaux, mais le coach insiste, il faut aller au contact. Ne pas aller à l’affrontement serait risquer la blessure. Pour Vincent, la beauté du club, c’est aussi de permettre aux personnes de s’épanouir, de venir comme elles sont sans avoir peur qu’on les juge. “On voit certains joueurs qui arrivent, très timides, très renfermés. Et petit à petit, ils prennent confiance en eux. Sur le terrain, mais aussi en dehors, dans leur vie professionnelle et privée.”

À la fin des entraînements, on peut voir un genou écorché par-ci, la trace sanglante d’un crampon dans le mollet par-là ou encore le visage tuméfié de Loïc. Pour Miguel, le président du club, même si “le rugby n’est pas un sport qui rassemble beaucoup de joueurs en Belgique, on utilise le stéréotype macho à notre avantage. Ça nous aide à mieux le briser. Si on était l’équipe de patin à glace, le message serait moins fort”.

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