Saint-Gilles à pile ou face: reportage dans la commune la plus hype de la capitale

Au cours des 10 dernières années, Saint-Gilles s'est métamorphosée. Dans cet ancien berceau d'artistes bruxellois, les épiceries bio ont poussé comme des champignons. Et après s'être installés dans le haut de la commune, les "bobos" colonisent les quartiers populaires.

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29 janvier 2019. Après s’être successivement débarrassé des voisins honnis d’Anderlecht et du leader du championnat genkois, l’Union Saint-Gilloise accueille les rivaux du FC Malines en demi-finale retour de la Coupe de Belgique de football (Croky Cup). Après le 0-0 obtenu à l’aller, tous les espoirs sont permis. Sur les quelques 8.000 places offertes par le Parc Duden, stade classé et tout juste centenaire, 7.500 ont trouvé preneur. Un chiffre hallucinant quand on se souvient qu’il y a à peine 10 ans, le club végétait en D3 et rameutait une centaine de personnes maximum à domicile…

Dylan, « capo » des Union Bhoys (oui, avec un « h »), club d’irréductibles supporters, a connu ces années de galère. « En déplacement, on partait juste avec une voiture pour soutenir l’équipe. Mais depuis la remontée en D1B (l’antichambre de la Jupiler League, NDLR) l’an dernier, le Parc accueille 3.000 à 4.000 personnes. C’est chouette, parce qu’à l’Union l’ambiance a toujours été cool. C’est familial, festif, tout le monde est un peu dans le même état d’esprit, je n’ai jamais vu d’embrouilles. » 

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Le club n’atteindra malheureusement pas la finale de la Coupe. Mais son superbe parcours et les bons résultats engrangés en championnat ont doté l’Union Saint-Gilloise d’une aura nouvelle, une espèce de hype. C’est devenu « cool » de supporter l’USG, et ça se voit dans les chiffres : 14.000 nouveaux likes sur les réseaux sociaux (proportionnellement le deuxième meilleur résultat d’un club en Belgique), et deux fois plus d’abonnements vendus pour la saison prochaine (la stade agrandira d’ailleurs sa capacité totale à 9500 places cet été).

Aux côtés de fidèles (le plus vieil abonné a 89 ans) et des familles, un nouveau style de fans a envahi les travées du stade. Des supporters plutôt diplômés gagnant un revenu confortable, avares de sorties culturelles et votant plutôt à gauche. En un mot, des « bobos », population en expansion à Saint-Gilles, commune bruxelloise dont la démographie a grandement évolué au cours de la dernière décennie.

Cocktails et bières IPA

Sur la terrasse ensoleillée de la Brasserie de l’Union, bistrot à l’ancienne situé sur le coin du Parvis de Saint-Gilles – en face du Carré de Moscou -, le patron Bart Lemmens sirote un café en discutant avec la tenancière d’une glacerie bio récemment débarquée dans le quartier. En raison de son patronyme, l’établissement est devenu le QG de supporters de l’USG (les soirs de gros matchs, on descend la télé dans la coquette salle boisée), mais cet ancien café portugais a en réalité hérité son nom des rassemblements de syndicats de commerçants du marché voisin qui avaient pour habitude de s’y réunir auparavant…

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Un employé nous présente au tenancier. Celui-ci sourit. On l’ignorait, mais c’est la troisième fois en quelques semaines qu’il reçoit la visite d’un média après le percutant site web Vice et le prestigieux journal Le Monde. Un journaliste venu couvrir le Tour de France est entré par hasard dans son bistrot et a décidé d’en parler dans son article consacré aux Bruxellois… « Ça ne m’a pas étonné, les Français adorent mon vieux bistrot. À part le Verschueren (autre café à l’ancienne situé au pied de l’église Saint-Gilles, NDLR) il n’y en a plus d’autres comme ça ici. On est un peu les dinosaures du quartier. Les autres établissements du Parvis sont beaucoup plus trendy« , explique le cafetier. Depuis quelques années en effet, le Parvis de Saint-Gilles est l’un des endroits les plus branchés de la capitale. Les soirées d’été, la place ressemble à une immense terrasse noire de monde où l’on sirote cocktails et bières IPA artisanales. Mais ça n’a pas toujours été comme ça. Loin de là.

Un quartier sale, mal fréquenté

À l’arrivée de Bart Lemmes dans les années 90, seuls quelques « commerces de qualité » (crèmerie, boucherie et fromager) tiennent encore le coup. Le quartier est sale, mal fréquenté, les façades des maisons sont noircies par la pollution et les gaz d’échappement. Ce Flamand originaire d’Ostende milite alors aux côtés de Jean Spinette (PS) pour rendre le Parvis piétonnier. « Ça n’a pas été évident. Les anciens commerçants voulaient conserver le parking. Mais Il n’y a pas photo quand on voit comment c’était avant et ce que c’est devenu aujourd’hui « , se félicite le cafetier en montrant une photo d’époque sur son smartphone.

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Aujourd’hui, le Parvis brasse encore des couches de population très différentes, dans un bel (et rare) exemple de mixité sociale. Mais pour combien de temps encore ? « Ça s’embourgeoise doucement mais certainement. Une nouvelle génération de commerçants est arrivée. C’est une bonne chose. Je ne suis pas un nostalgique« , explique Bart Lemmens, qui admet tout de même que le changement a été fatal pour une partie plus précarisée de la population, contrainte d’aller voir ailleurs par manque de moyens. « Quand je suis arrivé, tu pouvais avoir quatre maisons pour le prix d’une aujourd’hui. Acheter ici, c’est devenu impossible… » 

Changement palpable

Le bas de la petite commune bruxelloise, dont la « frontière » avec le haut a toujours été symbolisée par le bien-nommé rond-point de la « Barrière de Saint-Gilles », se transforme lentement mais sûrement. Des magasins bios, des cafés citoyens et des espaces proposant des cours de cuisine participatifs se sont installés dernièrement aux alentours de la Place Bethléem. Depuis ce point et tout au long de l’emblématique tram 81 (qui relie la Gare du midi à la maison communale), le changement est palpable. Ceux qui habitent les environs depuis des lustres ont encore du mal à en croire leurs yeux, alors que le quartier était témoin d’émeutes il y a une vingtaine d’années…

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« Le clivage entre le haut et le bas de la commune est toujours présent, mais il est moins net. La frontière recule, c’est certain« , affirme Jean, co-gérant du Moeder Lambic, café de quartier spécialisé dans les bières spéciales. Installé au pied de l’hôtel de ville de Saint-Gilles, l’établissement est devenu au fil des années une véritable institution à Bruxelles. « Je travaille ici depuis 2004, et le quartier a énormément évolué. Que ce soit au niveau des commerces ou du public. Il reste toujours le plus vieux bistrot de Saint-Gilles encore en activité et quelques cafés portugais, mais il y a eu un gros changement au niveau de l’horeca, de la place Albert jusque devant la place Van Meenen. Saint-Gilles a aujourd’hui la plus grande proportion d’épiceries bio de la capitale. Il doit y en avoir 7 ou 8 dans une commune qui est microscopique. » 

« On a tué la vie nocturne »

Il y a 30 ans, le haut Saint-Gilles était la place-forte des artistes. Mais avec des loyers qui flirtent entre 800 et 1.000 euros aujourd’hui, ils ont déserté le quartier. Le changement s’est accéléré en 2010, mais le phénomène était perceptible depuis longtemps. À la fin des années 80, les grandes maisons de maître coûtaient l’équivalent de 100.000 euros. Aujourd’hui elles tournent autour d’un million… Une nouvelle population est arrivée. « Désormais, les habitants veulent plus de calme et de tranquillité. Ils veulent davantage de crèches et moins de cafés, et les autorités ont fortement encouragé ça. L’année dernière, avant les élections, la commune a voté la fermeture des terrasses à minuit sans exception, indépendamment des plaintes ou non par établissement. J’ai perdu 15% de mon chiffre d’affaire parce que le gens qui passent devant pensent qu’il est fermé. On a tué la vie nocturne à Saint-Gilles. » 

MMM

Jean estime que l’évolution du quartier et l’arrivée de nouveaux commerces est globalement positif. « La fréquentation du café aussi a changé. On n’a plus de mecs bourrés chiants qui insistent pour avoir un whisky-coca alors qu’on ne sert ni l’un ni l’autre. Quand j’étais serveur, je devais sortir en moyenne trois à quatre personnes sur la semaine. Aujourd’hui, mon staff ne sait plus comment faire. Ça fait des années que ce n’est plus arrivé. » Mais comme souvent, il y a un bon et un moins bon côté. « La contrepartie c’est qu’on perd un côté populaire, familier, décontracté et un esprit bruxellois qui faisait qu’avant on pouvait rester en terrasse respectueusement des voisins. Ce n’est pas encore Uccle, mais Saint-Gilles est devenu un peu chichiteux.« 

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