Fin des caricatures politiques dans le New York Times: la liberté de la presse en danger?

Annoncée début juin, la décision du quotidien américain de bannir les caricatures politiques de ses pages est d'application dès ce lundi. De quoi relancer le débat sur la liberté d’expression et de la presse.

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Il aura suffi d’un seul dessin, jugé antisémite, pour que le New York Times décide d’arrêter totalement la diffusion de caricatures politiques dans ses éditions internationales. La décision annoncée le 10 juin dernier avait choqué beaucoup de journalistes et caricaturistes, mais est désormais d’application depuis ce lundi.

L’affaire commence fin avril 2019, lorsque le journal publie un dessin représentant le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou sous forme de chien, tenu en laisse par un Donald Trump aveugle et coiffé d’une kippa. Très rapidement, le dessin fait le tour des réseaux sociaux et est accusé d’être antisémite. L’auteur de la caricature est Antonio Moreira Antunes.

Dans la foulée de ce tollé, le New York Times publie des excuses, expliquant que la caricature est « clairement antisémite et indéfendable », et prend une décision plutôt radicale: ne plus publier de caricature politique dans ses éditions internationales. Ce faisant, la rédaction se sépare aussi de ses deux caricaturistes stars: Patrick Chappatte et Heng Kim Song à qui elle promet tout de même vouloir « continuer à travailler à l’avenir sur d’autres formats ».

« Peut-être devrions-nous commencer à nous inquiéter. Et nous révolter. Les dessinateurs de presse sont nés avec la démocratie et lorsque les libertés sont menacées, ils le sont aussi, avait déclaré Patrick Chappatte. Je crains qu’il ne s’agisse pas que de caricatures, mais de journalisme et d’opinion en général ». James Bennet, le rédacteur en chef de la page éditoriale du journal, avait cependant annoncé que le Times « continuerait d’investir dans des formes de journalisme d’opinion, y compris le journalisme visuel, exprimant la nuance, la complexité et une voix forte d’une diversité de points de vue ».

La force des réseaux sociaux?

Le dessin ayant amorcé la décision du quotidien américain a été relayé en masse sur les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs sur ces plates-formes que les premières accusations d’antisémitisme se sont propagées. « Nous vivons dans un monde où des foules moralisatrices se rassemblent sur des réseaux sociaux et se lèvent comme une tempête (…). Cela requiert des parades immédiates des éditeurs, qui ne laisse de place ni à la pondération, ni au dialogue », avait alors écrit Chappatte qui avait demandé à  la presse de « cesser d’être effrayée par une foule en colère ».

Deux mois après le « scandale », l’auteur du dit dessin ne regrette absolument pas son coup de crayon, comme il l’explique à France Inter : « Le dessin n’est pas antisémite, il est contre la politique menée par Israël vis-à-vis de la Palestine. Il n’est pas contre les Juifs, il est contre la politique de Benyamin Netanyahou ». Antonio Moreira Antunes regrette par contre bien évidemment la décision du NYT de bannir complètement les caricatures politiques : « Le dessin est indispensable à la liberté d’expression. Je n’imagine pas les journaux sans dessin de presse. Même quand on n’est pas d’accord, même quand on trouve le dessin excessif, la liberté de se moquer et de critiquer doit prévaloir, c’est très important ». Plutôt incisif, il n’hésite pas à déclarer que « cette affaire signe une victoire de Donald Trump contre le New York Times, et contre la liberté de la presse ».

Un job à risques

Depuis des siècles, les caricatures commentent l’actualité politique avec humour et ironie, et ce dans les pays du monde entier, des démocraties libérales les plus tolérantes aux tyrannies totalitaires les plus brutales. Elles ont « le pouvoir de choquer et d’offenser », et « c’est en grande partie pour ça qu’elles sont là », rappelle l’éditorialiste et caricaturiste Martin Rowson dans les pages du Guardian. Bannis au New York Times, les caricaturistes font face à de véritables menaces dans d’autres pays du globe. En Turquie, Musa Kart est actuellement en prison. En Algérie, Ali Dilem avait été condamné à six mois de prison ferme en 2005 pour une caricature dans laquelle il dénonçait la corruption de généraux algériens. En Malaisie, Zunar risquait 43 ans de prison jusqu’à un changement de gouvernement l’année dernière. Et en France, on se souvient bien évidemment du tragique attentat contre Charlie Hebdo ayant couté la vie à douze personnes dont cinq caricaturistes…

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