Sea-Watch: l’Italie est à la fois bourreau et victime

À peine débarquée à Lampedusa, la capitaine du Sea-Watch a été arrêtée. Une situation révoltante qui résulte d'un manque de solidarité entre des États européens préférant étouffer l'Italie que discuter d'un accord.

©Belga

Le Sea-Watch et sa quarantaine de migrants ont finalement accosté à Lampedusa. Le regard haut, défiant, déterminé, la capitaine du navire humanitaire, l’Allemande Carola Rackete, a regagné la terre les mains dans le dos, menottes aux poings après être entrée de force dans les eaux territoriales italiennes. Elle risque jusque dix ans de prison mais elle s’en moque. Pour elle, il s’agissait de ne plus jouer avec le désespoir de personnes dans le besoin. « Je sais ce que je risque mais les 42 naufragés à bord sont épuisés. Je les emmène en lieu sûr ».

Elle a fait face à l’inflexion d’un Matteo Salvini prêt à tout pour empêcher la venue de réfugiés sur son sol. Des bateaux bloqués au large, attendant apeurés l’autorisation d’accoster dans un port européen, la situation se répète inlassablement. Le Sea-Watch était déjà resté bloqué en janvier durant 18 jours avec 32 personnes à son bord, avant de finalement pouvoir débarquer à Malte. On se souvient également de l’Aquarius qui a plusieurs fois mouillé de longues journées entre la France, Malte et l’Italie l’an dernier et cristallisé les tensions.

Colère italienne

Mais réduire la situation à un duel entre la capitaine rebelle et le ministre de l’Intérieur italien serait se tromper. Car elle lutte surtout contre un jeu politique et le début d’un chaos que les Européens laissent pourrir. Tout méprisable qu’il soit, Matteo Salvini rend compte d’un large problème que les États membres préfèrent constamment nier : davantage qu’une crise migratoire, c’est une crise de l’accueil et un repli des États qui se jouent devant nos yeux.

Une crise permise en partie par le règlement de Dublin, qui impose aux pays sur lesquels les réfugiés posent leur premier pied de prendre en charge leur demande d’asile. La mer étant le chemin privilégié par les migrants, l’engorgement des côtes italiennes, grecques ou espagnoles ont fini par exaspérer des gouvernements lassés du déséquilibre avec leurs voisins. « Il faut évidemment voir la forme et les intentions de Salvini, mais sur le fond, on peut comprendre la colère des Italiens qui se sentent abandonnés par les autres pays européens », soutient Sotieta Ngo, directrice générale du Ciré (Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Etrangers).

Quotas en mousse

Pour illustrer ce manque criant de solidarité entre les pays européens, revenons quelques années en arrière. En septembre 2015, le continent étouffe sous l’afflux de réfugiés provoqués par les conflits au Moyen-Orient. Une partie meurt en mer, les autres débarquent sur nos côtes ou traversent les frontières. L’Union européenne décide alors de relocaliser les quelque 100.000 migrants entre les Etats membres et impose un quota par pays. Un quota imaginé selon le PIB, le nombre d’habitants, le taux de chômage…

Deux ans plus tard, à la fin du programme, il s’est avéré que seuls 28% des migrants censés être relocalisés l’ont bien été. Malte est le seul pays de l’UE à avoir atteint ses objectifs, alors que le Liechtenstein et la Norvège, qui ont signé l’accord de Dublin de manière volontaire, ont également respecté leurs engagements. Pour le reste, excepté la Finlande (94%) et dans une moindre mesure l’Irlande (76%), les pays européens peuvent rougir de leur accueil. La Pologne et la Hongrie n’en avaient accueilli aucun, la Slovaquie et la République tchèque seulement 16 et 12. La France, souvent prompte à donner la leçon, n’avait relocalisé que 4500 réfugiés quand elle était censée en accueillir 24.000. Et de son côté, la Belgique avait relogé 997 personnes, soit nettement moins que le déjà très bas objectif de 1530.

Revoir Dublin

Bref, le programme imaginé par l’UE, qui se voulait solidaire, s’est révélé un immense fiasco dont on observe constamment les conséquences. Notamment la montée de l’extrême droite en Italie. « Les quotas pouvaient être une solution mais l’Histoire a montré qu’ils n’étaient jamais respectés par les gouvernements, déplore Sotieta Ngo. Il faut revoir l’accord de Dublin pour que l’accueil soit basé sur d’autres critères que celui du pays sur lequel un migrant débarque. Cela permettrait à des Etats comme l’Italie ou la Grèce de respirer. Tout le monde soutient que cet accord est dysfonctionnel mais personne ne s’accorde sur la solution. »

Un texte de révision de l’accord de Dublin imaginé par la Commission a été déposé au Parlement européen, mais il ne contente encore réellement personne. La réponse à un des enjeux majeurs du 21e siècle passe pourtant bien par une refonte de cet accord, si l’on veut enfin mettre un terme à la floraison de cadavres flottant dans la Méditerranée.

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