« C’est terrible que des gens doivent mourir devant un objectif pour qu’on s’y intéresse »

La photo d'un migrant salvadorien et de sa jeune fille morts noyés en tentant de traverser le fleuve Rio Grande a ému le monde. Le directeur d'Amnesty Belgique fait le point sur la situation catastrophique à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

©Belga Image

Le cliché fait tristement penser à celui du petit Aylan Kurdi retrouvé mort sur une côte turque il y a quatre ans, la tête enfoncée dans le sable. C’est une nouvelle scène d’horreur qui fait la une des médias du monde entier depuis mercredi matin. On y voit un père et sa petite fille coincé dans son t-shirt. Tous deux ont perdu la vie en tentant de rejoindre les États-Unis par le fleuve Rio Grande.

Philippe Hensmans est le directeur d’Amnesty Belgique francophone. Fin janvier, il s’envolait jusqu’à la frontière qui sépare les États-Unis et le Mexique pour une mission internationale de plusieurs jours. Il dépeint une situation catastrophique teintée de corruption, de mafia, de violence et de pauvreté. « Certaines mafias mexicaines sont payées par le Honduras pour tuer les opposants au régime« , illustre-t-il. À la frontière, les migrants sont livrés à eux-mêmes. Tiraillés entre, d’un côté le Mexique qui ne sait que faire de toutes ses demandes d’asile et subit les pressions de son voisin américain et, de l’autre, un Donald Trump qui décide en toute illégalité d’expulser tous les demandeurs d’asile. Philippe Hensmans fait le point sur la situation de l’autre côté de l’Atlantique.

Quelle est la situation à la frontière actuellement ?

Philippe Hensmans : « Il y a entre 200 et 300 personnes qui meurent chaque année à la frontière entre le Mexique et les USA. Je ne suis même pas sûr que ça ait augmenté depuis l’investiture de Trump. Le mur qu’il a commencé à construire n’est pas le plus important. J’ai eu l’occasion de le voir et ça ne fait jamais que 4-5 mètres de haut ce qui veut dire que c’est tout à fait accessible pour des migrants qui veulent vraiment passer. Ce qui compte c’est tous les militaires et les gardes frontières qui sont placés tout le long pour empêcher les gens de monter ou descendre. On rend le passage plus difficile et les personnes qui veulent fuir une situation abominable sont obligées de passer par les entonnoirs qui restent et qui sont les endroits les plus dangereux comme le Rio Grande. »

© Alli Jarrar/ Amnesty International

Quelle a été votre première réaction en découvrant cette photo ?

P.H. : « C’est très triste, mais pas surprenant. Le Rio Grande c’est la Méditerranée pour nous. On se rappelle de la photo du petit Aylan retrouvé sur une plage turque. C’est exactement le même principe. Ça a l’avantage d’attirer l’attention sur la situation notamment aux États-Unis et sur les conséquences du discours de Tump. Et puis ça aura peut-être le mérite de nous obliger à regarder ce qu’il se passe chez nous. »

Est-ce qu’il faut vraiment en arriver là pour enfin attirer l’attention de l’opinion publique ?

P.H. : « On connaît tous la règle du mort au kilomètre. Plus c’est loin, plus il faut qu’il y ait des morts ou un Belge parmi les victimes. Il y a 36.000 migrants qui sont morts dans la Méditerranée ces dernières-années. On continue d’en parler sauf que maintenant ça ne fait plus que quelques lignes dans les journaux. On finit par s’y habituer. C’est important qu’il y ait des images comme celles-ci même si ça ne me fait pas plaisir de les voir. Mais il y a quand même deux dangers. Le premier c’est de faire baisser le seuil de tolérance: à force de voir ces images on finit par s’y habituer. Et le deuxième c’est de renforcer la dureté des opposants à une politique d’accueil qui sont prêts à accepter des choses comme ça.

J’ai passé une semaine à la frontière mexicaine fin janvier. On avait fait des photos, des vidéos et informés tous les médias, pas une seule interview ne nous a été demandée. Vous êtes la cinquième aujourd’hui donc ça a un impact. On ne s’en plaint pas, mais c’est terrible qu’il faille que des gens meurent devant un objectif alors qu’il y en a des centaines d’autres. »

Ces images changent-elles quelque chose ?

P.H. : « Il y a quelques années, la photo du petit Aylan a changé quelque chose dans la politique européenne. Pas suffisamment, mais ça a obligé les autorités à bouger. Ils ont été obligés de reconnaître qu’il fallait en accueillir un minium en Europe et qu’il y ait des bateaux en mer pour assurer moins de naufrages. Mais le souci est que ceux qui ne se noient pas sont renvoyés à des bourreaux en Libye. »

Quelle analyse faites-vous de la politique américaine depuis l’investiture de Trump et quels espoirs pour le futur ?

P.H. : « Je pense qu’il n’y aura pas d’évolution positive tant qu’il est au pouvoir. Nous n’assistons pas à une crise migratoire. Il y a quelques dizaines de milliers de personnes qui veulent rentrer dans un pays comme les États-Unis qui compte plus de 300 millions d’habitants donc ce n’est strictement rien. C’est une construction idéologique qui sert à gagner des voix et à dire que le danger c’est les autres.

Lorsque que notre ancien secrétaire d’État en charge des migrants dit que le nombre de demandes d’asile va être réduit et que du coup les migrants viennent en masse devant pour être surs d’être là à l’heure, il vous suffit de venir avec une caméra et de dire « regardez nous sommes en pleine crise migratoire ». On crée la crise migratoire et les drames auxquels on assiste ne font que l’entretenir. C’est là qu’une photo comme celle-ci peut être dangereuse. Elle montre que des gens sont prêts à tout pour venir. L’exil a toujours existé, ça fait partie de l’humanité. »

Quelle est la situation actuellement dans les pays d’Amérique centrale ?

P.H. : « Elle est catastrophique ! On pense que la situation en Amérique latine est meilleure depuis qu’il n’y a plus de régime militaire comme dans le temps, mais le problème c’est qu’on assiste à une violence civile énorme. Le Honduras est le pays le plus violent au monde si on met de côtés les pays en guerre. On a réussi lors de notre mission en début d’année à faire passer trois jeunes homosexuels. Ils vendaient des bricoles au bord de la route dans leur ville avec l’obligation de trouver 100 dollars par mois pour financer la mafia sinon ils étaient tués. C’est d’une violence inouïe et d’une grande pauvreté. Quand on traverse toute l’Amérique latine pour arriver aux États-Unis, c’est parce qu’on fuit une situation horrible, pas pour avoir un meilleur dentiste. On oublie que ce sont les pays d’Amérique latine qui hébergent le plus de migrants. »

© Alli Jarrar/ Amnesty International

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