La blogueuse Marie Sophie Hingst s’invente une famille victime de la Shoah

"Blogueuse de l'année 2017", l'allemande Marie Sophie Hingst a été démise de son prix. Des enquêtes ont révélé que les récits de sa famille, qui aurait péri pendant la Shoah, étaient faux. Une histoire qui en rappelle d'autres...

belgaimage-148886402-full

En 2017, Marie Sophie Hingst (31 ans), historienne et blogueuse allemande résidant en Irlande, fut récompensé du titre de « Blogueuse de l’année » par l’organisation Golden Bloggers et reçoit également le prix « Futur de l’Europe », décerné par le prestigieux Financial Times, la bible du journalisme européen. Lors de la cérémonie, son discours sur la tragédie qui a frappé sa famille est longuement applaudi par l’assemblée. Sa grand-mère, juive, était une victime de l’Holocauste. Tout comme son arrière-grand-mère dont le nom de jeune fille était Cohen. Et comme 20 autres personnes pour lesquelles, en se basant sur ses travaux d’historienne, elle a rempli des formulaires auprès du Yad Vashem (mémorial israélien situé à Jérusalem, construit en mémoire des victimes juives de la Shoah), afin que l’institution les répertorie en tant que victimes… Sauf que tout était faux.

Une enquête de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel a permis de confondre la blogueuse, dont les mensonges se sont étalés sur plusieurs années. En effectuant des recherches dans les archives municipales de la ville de Stralsund (nord de l’Allemagne), l’hebdomadaire a découvert que Hingst était en réalité issu d’une famille protestante. Bien qu’elle prétende que son grand-père était un détenu du camp de concentration d’Auschwitz, il était en fait un pasteur. Quant archives relatives aux 21 autres victimes présumées de l’Holocauste, elles n’ont pas été retrouvées dans les collections disponibles telles que les Digital Collections Online (archives internationales sur les crimes nazis), les archives commémoratives d’Auschwitz ou le recueil commémoratif des archives fédérales des victimes de la persécution des juifs en Allemagne, rapporte Der Spiegel.

La menteuse a pourtant massivement diffusé son histoire familiale fictive de différentes manières: par le biais de conférences organisées par la communauté juive, de conversations avec des étudiants et, principalement, via son blog (baptisé « Read on my dear, read on« ) qui comptait près de 240.000 lecteurs. Il n’est plus disponible depuis la parution de l’article…

Croire sur parole

Marie Sophie Hingst n’a pas seulement menti sur ses ancêtres juifs. Elle a également prétendu avoir ouvert une clinique dans un bidonville en Inde pour offrir un suivi thérapeutique et des conseils sexuels à de jeunes hommes. Elle a aussi affirmé qu’elle avait plus tard lancé un service similaire pour les réfugiés en Allemagne…

Le mémorial Yad Vashem a déclaré à l’agence de presse allemande DPA avoir transmis les témoignages de Hingst à un expert chargé d’enquêter sur l’affaire, mais que « les sites commémoratifs sont souvent la seule preuve de l’existence d’une victime de l’Holocauste« . Les témoignages sont généralement examinés et les informations biographiques de base vérifiées, mais il est supposé que les pages du mémorial sont remplies avec honnêteté. En fin de compte, la personne qui soumet le formulaire est responsable du contenu. Il faut donc les croire sur parole.

Déjà-vu

Ce n’est pas la première fois qu’une personne exploite la douloureuse histoire des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, que ce soit pour des gains financiers ou pour attirer l’attention. Les mémoires « Fragments : Une Enfance » (1995) récit autobiographique du survivant letton de l’Holocauste Binjamin Wilkomirski, se sont révélés n’être qu’un tissus de mensonges fabriqués par un non-juif suisse nommé Bruno Dössekker. L’année dernière, Wolfgang Seibert, président de la communauté juive de Pinneberg dans l’État allemand du Schleswig-Holstein, avait lui aussi menti sur ses origines: ses parents d’accueil étaient juifs, mais ses parents biologiques ne l’étaient pas.

Plus connu car plus proche de chez nous, le livre de l’écrivaine belge Misha Defonseca/Monique de Wael « Survivre avec les Loups » paru en 1997 aux Éditions Robert Laffont – et adapté en film dix ans plus tard par Véra Belmont – décrit l’incroyable évasion de son auteure, juive de 8 ans passant par la Belgique, avant d’être adoptée par une meute de loups qui l’ont protégée pendant son voyage. La véracité de l’histoire n’est pas remise en cause avant août 2007, date à laquelle son éditrice (avec qui l’auteure était en conflit financier et judiciaire), commence à publier un blog. Suite à la sortie du film, un chirurgien et spécialiste des enfants-loups publie un article soulignant l’absurdité du comportement de Misha au sein de la meute de loups. Maxime Steinberg, historien de la déportation des Juifs de Belgique, intervient dans le débat et précise que la déportation des Juifs vers les camps d’extermination n’a commencé que le 4 août 1942, et non en 1941 comme l’écrit l’auteure.

Le 28 février 2008, Monique de Wael reconnaît ne pas être juive, et avoir tout inventé car elle détestait sa vie. « Ce livre, cette histoire, c’est la mienne. Elle n’est pas la réalité réelle, mais elle a été ma réalité, ma manière de survivre« , déclare-t-elle alors dans les pages du journal Le Soir. Après avoir livré ses aveux, elle est condamnée à rembourser 19,7 millions d’euros à son éditeur.

Belga Images

Sur le même sujet
Plus d'actualité