Impôts, mutuelle, amendes: souffrez-vous de phobie administrative?

Le fait de bloquer devant une facture à payer, ou même une prestation sociale à se faire rembourser, porte désormais un nom: la phobie administrative. Une attitude de déni qui peut coûter un paquet d’argent.

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« Encore aujourd’hui, je ne sais pas vraiment expliquer pourquoi je faisais ça. C’était une manière de nier la réalité. J’imagine que dans un coin de ma tête, je me disais que si je n’ouvrais pas l’enveloppe, la facture n’existait pas vraiment.” Et puis un soir en rentrant chez lui, Éric, un jeune homme de 39 ans employé dans une boîte de marketing, a retrouvé un papier signé par un huissier dans sa boîte aux lettres. Pas d’enveloppe, pas de “bouclier” qui lui aurait permis de ranger l’objet sur un coin de meuble sans y prêter plus d’attention. Juste une feuille pliée en deux avec son nom et un numéro de dossier. Au verso, il lit que s’il ne prend pas rapidement contact avec le bureau d’études en charge de son cas, un créancier viendrait accompagné de la police et d’un serrurier pour effectuer une saisie.

J’ai eu peur sur le coup. J’imagine que c’est le but recherché. En fait, j’avais pris l’habitude d’oublier les rappels d’un seul émetteur. Un fournisseur de télécoms, dont je n’avais pas résilié l’abonnement en déménageant. J’ai laissé traîner, en me disant que les choses se tasseraient d’elles-mêmes. Alors qu’au fond de moi, je savais bien que cela n’arrive jamais.” Éric ne s’est pas trompé. En décidant d’oublier une facture de 162 euros pendant plus d’un an, il est désormais sommé de rembourser plus de 2.000 euros. Frais de dossier, frais en tout genre. Il n’a pas vu passer la mise en demeure, il est dos au mur.

Cette stratégie d’évitement est plus courante qu’on ne le croit. Et les conséquences sont énormes. C’est le problème de la paperasserie, dès qu’elle s’empile, elle se transforme en nid à serpents. Cette procrastination porte désormais un nom: la phobie administrative. Ce terme, qui n’existait pas il y a une paire d’années, a été popularisé par Thomas Thévenoud. Nommé secrétaire d’État au Commerce extérieur du gouvernement français en août 2014, le quarantenaire démissionne neuf jours plus tard, quand on découvre qu’il… ne paie pas ses impôts. Il invoque alors une maladie, celle des papiers.

Pourtant, cette pathologie n’existe pas à proprement parler. Dans les nomenclatures de psychologie, on retrouve la phobie, une peur maladive d’un objet, d’un être vivant ou d’une action qui pousse à éviter cette chose de manière radicale. Cependant, elle n’est jamais liée à l’administratif. Ici, il s’agit donc plus d’un acte de procrastination, qui peut entraîner du stress et parfois un peu de honte. En cas de réels problèmes psychologiques, il serait impossible d’effectuer un travail et d’assurer toutes les tâches “structurées” qui vont avec. Ce qui est rarement le cas: le “phobique administratif” bosse normalement mais laisse les problèmes s’amonceler dans la sphère privée. La procrastination administrative ne se cantonne pas spécifiquement aux paiements, comme l’explique Noémie. “Je ne me fais pas rembourser par la mutuelle, je paie systématiquement mes consultations médicales au prix plein. D’ailleurs, je n’ai même jamais commandé de vignettes. Je ne sais pas comment on fait, je ne me suis jamais renseignée.” À 32 ans, la jeune femme qui est prof dans une école primaire a conscience de l’ampleur de son problème. Elle est même extrêmement lucide.

Je suis un peu gênée par la situation, mais c’est mon tiroir secret. Dans mon entourage, personne ne pourrait s’en douter. Je ne remplis pas ma déclaration d’impôts, je laisse traîner mes factures d’électricité dans le fond d’un tiroir. La seule chose que je paie en temps et en heure, c’est mon loyer. J’ai demandé une domiciliation.” Résultat, cette Bruxelloise qui gagne correctement sa vie se retrouve à rembourser des sommes astronomiques. “Je paie toujours tout avec des frais de retard. Mais j’ai l’impression que ça ne s’arrêtera jamais, dès que je règle une situation, il y a une autre facture qui tombe et je retombe dans le même schéma.

Il existe pourtant une solution à ce problème: la guidance budgétaire. Un service généralement organisé par les CPAS, mais aussi par quelques plannings familiaux. Il s’agit d’une aide menée par un travailleur social, qui va soit donner des conseils sur la gestion des revenus pour éviter que les dettes s’amoncellent, soit expliquer le fonctionnement des paiements électroniques aux personnes qui en auraient besoin ou enfin, proposer un compte “cogéré” pour un certain laps de temps. Jan Willems, coordinateur du service médiation de dettes & énergie au CPAS de Bruxelles, est confronté quotidiennement au problème de phobie administrative. “La situation peut dérailler très rapidement. Le problème est souvent lié aux crédits à la consommation que l’on prend dans les grandes surfaces notamment. C’est ce qui tue le plus les gens. Des petites sommes qui deviennent énormes en un très court laps de temps. On oublie de payer une facture chez Cora, puis celle de la Fnac, et hop!, on a mis le doigt dans l’engrenage. Dans ces cas-là, de nombreuses personnes décident de fermer les yeux.

Sortir la tête de l’eau 

L’amoncellement de dettes ne concerne pas uniquement des personnes en situation de précarité, mais une frange de la population qui a un emploi relativement bien rémunéré. “Les gens qui n’ont pas beaucoup de revenus gèrent très bien leur budget, la plupart du temps. Ils n’ont pas le choix de faire autrement. Et d’ailleurs, quand on n’a que 800 euros pour vivre, la guidance budgétaire ne sert pas à grand-chose, il faut de l’argent pour pouvoir payer ses factures.” Le rôle de Jan, comme d’autres travailleurs sociaux, est de désamorcer les causes du problème de base, de rétablir une situation viable pour l’individu pour ensuite lui donner des clefs de fonctionnement.

Je rencontre énormément de gens qui me disent qu’ils n’arrivent plus à dormir à cause de leurs problèmes financiers.” Dans certains cas, ces “mauvais payeurs” ne comprennent simplement plus le système dans lequel ils vivent. Avec les paiements sur Internet, notamment, et les déclarations d’impôts en ligne, le rapport à l’humain qui permettait de dénouer certaines situations avant qu’elles ne s’enveniment est passé à la trappe. “Il suffit qu’il leur manque un numéro, un relevé, quand ils remplissent un formulaire sur Internet par exemple, pour qu’ils arrêtent le processus. Certains baissent alors les bras et attendent qu’on vienne frapper à leur porte pour les aider. Sauf qu’il est à ce moment-là déjà trop tard.“ Les détracteurs de ce système disent qu’on prend de l’autonomie sur la personne en les aidant à régler leurs dettes. « Oui, c’est une dépendance, mais elle est positive selon moi. Et temporaire, le temps de remettre la personne sur les rails. Cela offre un certain confort de vie. Je considère que j’ai réussi ma mission quand les personnes concernées arrivent enfin à passer des nuits sans angoisse.”

Dans notre société, il n’est pas aisé de survivre en tant que consommateur actif. Ces accompagnements sociaux peuvent aider à sortir la tête de l’eau et dans les cas les plus graves, à installer un système d’apurement de dettes à l’amiable. Surtout en ce qui concerne les impôts, l’un des pôles les plus “oubliés” par ces phobiques administratifs. Mais il n’est pas le seul, les amendes font également partie du top 3 des documents relégués au fond des tiroirs. Comme le décrypte une autre travailleuse sociale, qui a préféré rester anonyme, la raison de ce déni est simple.

“Il s’agit de factures imprévues, contrairement au loyer ou au remboursement d’un crédit voiture, qui tombent mensuellement. Des paiements qui ne faisaient pas partie du budget et que l’on a donc plus de mal à payer.” Un problème aggravé par la difficulté d’entrer en communication avec ces créanciers. “Le contact avec les services du SPF Finances, par exemple, est assez compliqué. Du coup, quand on est un simple individu, il est presque impossible d’avoir une vue d’ensemble sur le relevé des amendes pénales que l’on a, dans le cas où l’on en aurait plusieurs. Il est dommage que l’État n’offre pas un service de communication plus clair.

C’est ce parcours du combattant, qui consiste à remplir des dossiers pour résilier un abonnement, ou à rester 30 minutes au téléphone avant de joindre une personne humaine, ou encore à faire une photo d’identité qui correspond aux standards pour obtenir un passeport qui bloque ces “phobiques administratifs”. Et s’ils ont conscience de leur peur, ce n’est pas ça qui la fera disparaître.

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