Le foot, une histoire de femmes

Les clubs de supportrices et les équipes féminines font le plein. Les gradins s’affichent de plus en plus mixtes. Et cet engouement n’est pas près de s’arrêter. Les hommes savaient pourquoi. Maintenant les femmes aussi.

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« Mon tout premier souvenir lié au foot remonte à plus de 20 ans. Je devais avoir 7 ans, ou peut-être un peu moins. Je regardais Match 1, l’ancêtre de La tribune, avec mon père et mon frère et les Diables étaient à l’écran. Bon, évidemment, ce n’était pas la Coupe d’Europe, mais je me souviens d’avoir été subjuguée. Une année je tenais avec Anderlecht, le club de cœur de mon frère, une autre avec le Standard, celui de mon père. Puis j’ai dû faire un choix, mais ça, je le garde pour moi. Et depuis, je n’ai plus lâché.” Du haut de ses 30 ans, Aurélie s’emballe à chaque fois qu’on évoque le ballon rond. Ses yeux pétillent et sa ferveur s’affiche, communicative, dans un mélange de jeux de mains et d’un débit de paroles ultra-rapide. Le banc de touche, l’avant-centre, la composition, l’équipe espoir, la feuille de match, l’arbitre… Elle a un avis sur tout. La jeune femme connaît sa matière sur le bout des doigts. La preuve: elle en a fait son métier. Elle est journaliste sportive.

Au lendemain du coup d’envoi de la huitième Coupe du monde Dames, il est grand temps de braquer les projecteurs sur cette moitié de la population à qui on ne dit pas “elles savent pourquoi” dans les publicités. Celles qui vivent les compétitions internationales (masculines ou féminines) avec autant d’appétit et d’envie que leurs pairs masculins: les femmes belges, que diable, pour qui le foot a gagné du terrain depuis quelques années. Pour le constater, il suffit de se rendre au stade un soir de match, que ce soit d’Anderlecht, de Charleroi ou de Bruges. Les tribunes y sont de plus en plus mélangées, comme en témoigne Yasmine, fan inconditionnelle des Mauves. “C’est devenu à la mode pour une fille d’aimer le foot. Quand je compare à il y a peut-être dix ans, je ne voyais pas énormément de filles au stade à Charleroi. Maintenant, bien sûr j’ai mon groupe de potes composé par beaucoup de couples, mais les filles ne viennent pas au stade parce que leurs mecs y vont. Elles viennent parce qu’elles aiment ça.”

© Belga ImageLes tribunes accueillent de plus en plus de femmes. © Belga Image

Et ce n’est pas Allyson Derenne qui dira le contraire. Créatrice des Wallon’s Girls, premier club de supportrices reconnu par l’Amicale en Belgique, cette dernière voulait avoir la possibilité de “passer le match entre filles”. “Je suis femme de supporter. On était toujours deux ou trois copines à aller au match ensemble. Un jour, on discutait avec mes amies, et mon mari nous a dit: “Mais pourquoi vous ne feriez pas un groupe reconnu pour vous démarquer?Des groupes, il y en avait cinquante, mais aucun composé uniquement de femmes. Selon le règlement, pour créer mon groupe à l’Amicale, je devais apporter quelque chose de nouveau. Donc voilà, c’était juste pour être entre femmes. Même si on accueille aussi les enfants jusqu’à 15 ans.”

Le rêve aujourd’hui, ce serait d’avoir un bloc rien que pour elles. Mais à 27 – le nombre des Wallon’s Girls -, ce n’est pas forcément évident. “On essaie de se démarquer avec nos pulls blancs, on crée un bloc dans le bloc. Je pensais qu’il y aurait plus d’engouement, mais les gens n’osent peut-être pas, ou peut-être que les hommes ne veulent pas que leurs femmes aillent voir le match sans eux. Certains hommes restent très machistes: pour eux c’est “les femmes à la maison et pas au stade”.” En plus du côté sportif, les Wallon’s Girls se retrouvent une fois par an pour organiser une garden-party à Gerpinnes et lever des fonds pour des associations. “On se retrouve ensemble, il y a un DJ, une tombola, etc. Cette année, nous avons choisi de verser les bénéfices à un refuge à Bruxelles et à une association pour chevaux maltraités.”

Sortir du vestiaire

Meilleur témoin de cette effervescence autour du ballon: l’avènement du football féminin. Complètement invisible il y a quelques années, ce dernier grimpe en popularité de semaine en semaine. Pour le constater, il suffit de se rendre dans un magasin de sport. On y vend, enfin, des équipements pour dames, des chaussures à crampons qui ne font pas que du 45 ou du 34 pour les enfants. Mieux, l’équipe nationale féminine, les “Red Flames”, profite d’une soudaine attention médiatique et ce particulièrement depuis sa participation à l’Euro il y a quelques années. Leurs matchs sont diffusés à la télé et les stades qui accueillent leur venue se remplissent. Il y a une dizaine d’années, elles n’étaient quasiment pas suivies. En 2005, elles jouaient devant cent personnes. Leur premier Euro leur a permis de gagner du crédit et de la visibilité, puisque aujourd’hui elles peuvent rassembler jusqu’à 8.000 fervents. Même Panini aura fait l’effort de sortir un album consacré aux équipes féminines en 2016. Un fameux pas en avant.

© Belga ImageLes Red Flames lors d’un match contre la Thaïlande, le 1er juin 2019. © Belga Image

Côté amateurs, ça bouge également. Les terrains d’entraînement, dispersés un peu partout à travers le pays, font le plein de nouvelles recrues. Au milieu des équipes de jeunes et des formations masculines qui disputent leurs matchs le dimanche matin, se retrouvent de plus en plus fréquemment des équipes de femmes. En tout, elles sont près de 30.000 affiliées en Belgique. Un engouement croissant, puisque ces clubs comptent 30 % d’inscriptions en plus en un an, mais surtout très récent puisque les premières primes pour le foot féminin ne datent que de 2013. Nora fait partie de celles-là. Silhouette athlétique, jeu de jambes maîtrisé, la jeune femme s’est lancée dans l’aventure du football un peu par hasard. “J’avais envie d’essayer un sport d’équipe et une amie m’a dit qu’elle lançait une team dans une ligue assez détendue, la BBFL. Je n’y connaissais strictement rien, mais je me suis dit que ça pouvait être marrant à tester.”

Quatre ans plus tard, la capitaine des Black Mambas campe une solide défenseuse centrale. “J’ai commencé en tant qu’ailier droit, cette place me manque un peu parfois, mais on a aussi besoin de quelqu’un qui court vite en défense.” À voir comme elle fonce pour rattraper les attaquantes adverses qui percent le mur, on comprend rapidement l’intérêt. Et si la logique des rentrées en touche, par-dessus la tête et sans sauter, n’a pas toujours été simple à intégrer, le football lui a apporté des valeurs primordiales en plus d’améliorer sa condition physique: l’engagement et le dépassement de soi. Mieux, elle s’est forgé une véritable famille avec cette équipe de plus de vingt filles, qui se retrouvent tous les mardis pour les entraînements et qui, comme chez l’autre sexe, profitent largement de la troisième mi-temps.

Casser les lignes

C’est grâce à des initiatives comme celles-là, à des équipes féminines et des teams de supportrices parties à la conquête de ce sport si intimement lié “aux mecs” que le cliché qui entourait invariablement les joueuses de foot s’efface. Non, toutes les femmes qui aiment tâter le gazon du pied n’ont pas d’autre idée en tête et ne sont pas automatiquement lesbiennes. Mais le cliché a la vie dure. C’est ce que confirme Raphaëlle, qui joue dans une équipe amateur. “Si tu sais dribbler et si tu sais mettre un garçon en défaut dans un match mixte, il y a une chance sur deux que tu te prennes une remarque sexiste ou désobligeante.” Une étiquette qui peut être perçue comme stigmatisante et dont il faut se débarrasser. Les différentes structures qui accueillent des équipes de foot féminines ont donc tendance à mettre le paquet sur une esthétique genrée, plus girly, avec des affiches roses ou des couleurs pastel. Ce qui n’est peut-être pas forcément la bonne attitude.

© Belga ImageLes attaquantes américaines Tobin Heath et Megan Rapinoe. L’équipe des États-Unis de soccer féminin est 1ère au classement mondial de la FIFA.

Les valeurs saines et bon enfant du sport ne sont pas les seuls moteurs de cet engouement. Comme l’explique Aurélie, journaliste sportive, le côté galvanisant d’un match contribue également à attraper le “virus du foot”. “Même si c’est parfois au risque de flatter les bas instincts, ça me plaît. Je ne pleure pas souvent devant un film, mais pour du foot oui. Ce n’est pas forcément explicable. C’est l’une des choses qui me procure le plus d’émotions au monde.” Elle décrypte cet amour, si particulier: “Voir les lignes de courses, se demander ce que les joueurs perçoivent de l’espace, je trouve aussi ça fascinant. On les prend souvent pour des cons et certains ne sont certes pas bien malins, mais beaucoup possèdent une vraie intelligence et une vivacité d’esprit pour voir avant tout le monde qui alerter, où jouer le ballon, quand temporiser, etc.”

Mais il est surtout important de pointer que cette évolution de la perception du foot chez les femmes permet à la fois d’envoyer le message que les petites filles peuvent non seulement faire le sport qu’elles veulent, puisqu’elles découvrent des équipes fortes comme les Red Flames, mais, plus fondamentalement, qu’elles peuvent aussi exercer le métier qu’elles désirent. Les barrières mentales et sociétales se déconstruisent petit à petit. “J’ai évidemment reçu des remarques sexistes quand je commentais des matchs en direct. Certains fans n’hésitaient pas à écrire des insultes que je ne répéterai pas ici, mais je me rends bien compte que ça diminue. Aujourd’hui, quand les supporters sont vindicatifs ou énervés, ils écrivent surtout que je suis de mèche avec l’autre équipe. Mais ne s’attardent plus sur le fait que je suis une femme et que donc je n’y connaîtrais rien.” Les hommes savent pourquoi. Maintenant les femmes aussi.

La BBFL, une ligue de foot 100 % feminine

Les noms d’équipes sont aussi déjantés que l’ambiance est bonne: White Walkers, Monkey Family, Mc Licornettes, Fières Poneys… La Belgian Babes Football League, créée en 2013 avec six teams au départ, accueille déjà 32 équipes et plus de 800 joueuses. Et pas question de se prendre trop au sérieux. Comme l’annonce le slogan de la BBFL: “Play For Fun”. Cette compétition se décrit comme beaucoup plus détendue que les autres “où on te casse pas la tête pour ton piercing sur le nombril. C’est un championnat où tu peux sortir du terrain puis remonter dessus une fois que tu te sens mieux”. De fait, les matchs durent 70 minutes et se partagent entre deux divisions en fonction des niveaux, la Magic et la Gold. Une bonne manière de se défouler sans se prendre la tête.

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