Monnaies locales : simple tendance ou réelle alternative économique ?

Le "Yar" a été officiellement lancé ce week-end à Tournai, il s'agit d'une nouvelle monnaie locale inspirée de la fameuse Bristol Pound. Pour faire concurrence aux "euros" traditionnels? Pas vraiment.

belgaimage-38101991-full

Commander un café, acheter une brosse à dents ou payer sa baguette… Pour tout ça, il y a au Pays Basque l’eusko. En octobre 2018, cette monnaie alternative a passé le cap du million en circulation, une première en Europe pour une devise locale. Créé en 2013, l’eusko est devenu la monnaie locale la plus importante d’Europe, devant la Bristol Pound (environ 780.000 – photo), la pionnière avec son fameux billet de 21 livres en Angleterre, et le Chiemgauer en Allemagne (648.000 euros en circulation).

Ces formules de « monnaies complémentaires » ont fait des émules jusque chez nous. Ce week-end à Tournai, le « Yar » a été officiellement mis en circulation aux côtés des euros traditionnels. Ces derniers peuvent être échangés dans huit bureaux de change à disposition des citoyens, et la liste des commerces partenaires est disponible en ligne. Objectifs : ramener l’argent dans l’économie réelle, développer une solidarité entre les acteurs et contribuer au respect de l’environnement.

La nouvelle monnaie tournaisienne n’est pas la première à voir le jour en Belgique. Avec le « Valeureux » (Liège), « l’Eco Iris » (Bruxelles), « l’Epi Lorrain » (Lorraine belge), le « Talent » (Louvain-la-Neuve), ou encore le « Ropi » (Mons), les exemples ne manquent pas. Comme l’expliquait l’économiste belge Bernard Lietaer dans le film Demain, autant la biodiversité est importante dans la nature, autant la variété monétaire permet de faire face aux crises qui se succèdent (plus de 425 depuis 40 ans). À Grez-Doiceau, des « Bons locaux pour l’économie solidaire » (« Blés ») ont été mis en circulation au printemps 2015 par GeT’It, l’atelier de l’ASBL « Grez en Transition ». Il y a trois ans, Eric Luyckx, un des initiateurs du projet, avait accepté de répondre à quelques questions.

Comment les habitants ont-ils réagi au lancement des « Blés »?

Eric Luyckx – « Cela a démarré très fort. En seulement six mois, on comptait déjà 10.000 Blés en circulation, soit nos attentes pour la première année. Mais on a remarqué que les prestataires ne savaient pas toujours bien comment les réinjecter dans l’économie locale. Résultat, ils les stockaient, ce qui n’a aucun intérêt, ni pour eux ni pour la collectivité, puisque les Blés ne remplissent leur fonction que s’ils circulent. On les aide donc à trouver des solutions pour « écouler » ces Blés dormants. En convainquant leur fournisseur local de les accepter ou en en trouvant un autre qui les accepte. Un exemple: on a mis en contact un restaurateur avec une micro-brasserie de la commune qu’il ne connaissait pas. Tout le monde était ravi. Pour les indépendants, on leur propose parfois de se payer une partie de leur salaire en Blés ou, en dernier recours, de les reconvertir en euros, car il s’agit de ne pas briser leur confiance dans le système. » 

Quel est le but d’une telle monnaie? De remplacer l’euro?

E.L. – « Non, elle est complémentaire à l’euro. Le but, c’est de capter une partie des flux financiers. Le terme « capter » n’est pas choisi au hasard: une fois transformé en Blés, l’argent est « captif », obligé de circuler dans une zone géographique, ce qui soutient l’économie locale et fait augmenter le PIB de la commune. L’autre aspect essentiel, c’est que les euros échangés peuvent servir à faire du microcrédit pour des entrepreneurs qui voudraient s’installer, à acheter du terrain agricole pour un « paysan sans terre », à soutenir une petite troupe de théâtre ou à investir dans une coopérative citoyenne de production d’énergie renouvelable, ou autre. C’est un cercle vertueux. On est une Initiative de Transition, donc on ne souhaite pas que le monde s’écroule, mais on se prépare au pire. Et s’il y a une nouvelle catastrophe économique, une monnaie complémentaire permettra de mieux y résister. » 

C’est une façon de se réapproprier l’argent?

E.L. – « Oui. Les euros ne nous appartiennent pas du tout! Quand ils dorment dans nos poches, ils ne nous rapportent rien, mais les banques, elles, continuent de travailler et d’investir dans des projets qui ne sont pas forcément proches de nous, géographiquement ou philosophiquement. Avec les Blés, les membres de l’ASBL décident eux-mêmes ce que l’on fait de l’argent disponible. Le « volant » est énorme, on ne se rend pas compte de tout ce qu’il est possible de faire avec cet argent une fois qu’on peut choisir comment l’utiliser! »

Sur le même sujet
Plus d'actualité