Maman, j’ai honte de prendre l’avion

En Suède, un mouvement prend une certaine ampleur depuis quelque mois. Baptisé "flygskam", soit "la honte de prendre l’avion", il incite les citoyens à opter pour des moyens de transport moins polluants que le transport aérien. Et cela fait peur aux compagnies…

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Réunies lors du congrès annuel de l’Association internationale du transport aérien (IATA) qui se tenait du 1er au 3 juin à Séoul, les compagnies aériennes du monde entier ont largement abordé la montée en puissance du mouvement « flygskam ». Venue tout droit de Suède, cette nouvelle tendance consiste à favoriser des moyens de transports moins polluants que l’avion pour voyager. Le train se révèle alors la meilleure alternative.

Dans un pays où l’on prend l’avion cinq fois plus que la moyenne mondiale, le flygskam connaît un véritable succès, au point que plusieurs membres de l’industrie du cinéma s’en sont saisi. Le 1e avril dernier, 250 acteurs, réalisateurs et producteurs suédois signaient une tribune dans le quotidien Dagens Nyheter, exigeant que l’industrie cinématographique suédoise change ses méthodes de production. Les signataires visent particulièrement les tournages à l’étranger entraînant de constants voyages en avion. « Si l’industrie continue de négliger ce que le reste du monde voit comme une question critique pour l’avenir, ce n’est pas seulement le climat qui est menacé, mais également le cinéma suédois », affirment-ils. Depuis 1990, les voyages à l’étranger des Suédois ont plus que doublé et les émissions produites par leurs déplacements en avion, soit 10 millions de tonnes de CO2 chaque année, correspondent à celles du parc automobile du pays. Une situation qui, on s’en doute, ne plaît certainement pas à la jeune militante suédoise Greta Thunberg, devenue le visage du mouvement Youth For Climate.

Patrons inquiets

« Ce mouvement (le flygskam, NDLR.) nous inquiète, s’est confié Alexandre de Juniac, directeur général de IATA au journal Le Monde. Beaucoup de cette aviation bashing est fondé sur une méconnaissance des engagements qu’a pris le secteur », s’insurge le patron de l’association des compagnies aériennes. « Les émissions de CO2 sont le problème. Nous pouvons et nous avons pris des initiatives pour les réduire. Et nous devons le faire savoir« , continue-t-il.

Mais le mouvement « anti-avion » ne compte pas se satisfaire de ces annonces et s’est déjà bien organisé pour éviter les voyages aériens inutiles. Un groupe Facebook rassemblant plus de 12.000 personnes permet ainsi aux membres d’échanger sur les meilleures alternatives. Les plus engagés décident même de changer de destination de vacances si l’alternative à l’avion est trop compliquée. « On voulait aller en Espagne mais finalement c’est un peu trop compliqué donc on va en Pologne à la place », expliquait une touriste au micro de la RTBF en avril dernier.

33 milliards d’euros

Suite aux récentes mobilisations pour lutter contre le dérèglement climatique, le mouvement risque de s’intensifier. Car malgré les effets d’annonces des compagnies aériennes, leur rôle dans le réchauffement planétaire est à nouveau dénoncé par la Commission européenne. D’après une nouvelle étude dont la publication est attendue la semaine prochaine, le coût environnemental du secteur aérien s’élève en effet à 33 milliards d’euros en Europe. C’est ce qu’a annoncé la commissaire européenne Violeta Bulc aux 291 patrons réunis lors de l’assemblée du IATA, et qui craignent une taxe carbone européenne. À raison, puisqu’au niveau européen, « les vols internationaux ont une forte responsabilité avec une augmentation des émissions de CO2 de 110% entre 1990 et 2008 », indique le Réseau Action Climat France.

Compenser, vraiment ?

Certaines compagnies comme Ryanair et Brussels Airlines proposent aux voyageurs de « compenser l’empreinte carbone de leur vol à hauteur de 1,00 € ». D’après un communiqué de presse publié par la compagnie irlandaise, « les fonds récoltés grâce à ces dons seront distribués chaque année à des organismes gouvernementaux et à des ONG », sans précisions supplémentaires sur lesdites associations…. Le site Ecoconso explique de son côté comment compenser l’empreinte carbone de son vol en trois étapes.

À plus grande échelle, l’Union européenne avait instauré en janvier 2012 une « taxe CO2 » dont le but était de compenser en partie les émissions de gaz à effet de serre en achetant des quotas de CO2 vendus par tout États ou entreprises n’utilisant pas les siens. Les compagnies aériennes devaient acheter l’équivalent de 15% de leurs émissions de CO2. Mais nombreux sont les pays qui décident de boycotter cette taxe (États-Unis, Chine, Russie, Inde…) et celle-ci est tout simplement gelée.

Si compenser son voyage consiste à évaluer la quantité de gaz à effet de serre émis pendant un vol et à ensuite financer un projet ailleurs qui en absorbera une quantité équivalente, ce geste n’annule pas la pollution engendrée qui reste elle dans l’atmosphère… Dans une interview donnée à Libération en 2006, l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, spécialiste du climat, estimait même que « compenser peut être pire que de ne rien faire: cela nous éloigne un peu plus des baisses auxquelles nous ne pourrons pas couper ». Il ne croyait pas si bien dire…

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