Le vélo, instrument d’émancipation féminine

En ce 3 juin, journée internationale du vélo, revenons sur le rôle prépondérant joué par la Petite Reine dans la manière dont les femmes ont pu s’affirmer. 

girl-690544_1920

Émancipation de la femme et vélo, une association bien étrange à première vue. Et pourtant rien de plus logique : pour obtenir la liberté de mouvement offerte par le vélo, les femmes durent réclamer davantage de liberté de mouvement d’un point de vue vestimentaire. Remise en contexte.

Avant 1860, quasiment aucune femme ne se risquait à monter sur les trop dangereuses draisiennes, ancêtres de la bicyclette. Une fois que les vélocipèdes furent dotés de pédales, elles purent s’y essayer, mais malaisément. Très longtemps engoncée dans ses accoutrements aussi volumineux qu’incommodants, la femme ne pouvait décemment s’adonner à la pratique de la bicyclette sans se délester au préalable d’une partie de son fardeau vestimentaire.

Si un subterfuge fut trouvé avec le vélo à col de cygne, qui permettait aux gentes dames de rouler tout en conservant leur ample robe, la tendance vers des attirails de plus en plus dépouillés s’est rapidement marquée. “L’effet de la bicyclette sur les vêtements féminins a été réellement révolutionnaire – en deux ou trois ans la bicyclette a offert à la femme américaine la liberté d’habillement que les réformatrices avaient recherché pendant des générations”, écrit Sidney Aronson dans son essai “The Sociology of Bicycle”.

Mollets et tollés

C’est donc très prosaïquement que, à la fin du 20e siècle, la gente féminine a dû s’adapter pour mieux rouler. Finies les robes et corsets censés camoufler la moindre once de peau, place au pantalon bouffant, plus souple et donc plus séant pour se positionner à califourchon sur sa bécane.

Le vélo se démocratise lentement mais reste essentiellement une pratique bourgeoise au tournant du 20me siècle. De fait, la gente féminine doit s’affirmer par l’entremise de ce qui constitue une certaine élite féministe. En 1893, Tessie Reynolds heurte la bienséance d’antan en reliant les villes de Brighton et de Londres vêtue d’un pantalon laissant découvrir ses mollets. Un an plus tard, l’Américaine Annie Londonderry se met en tête de faire le tour du monde et doit donc laisser sa famille derrière elle – un véritable parjure pour l’époque. Animée de la volonté de montrer qu’elle “[pouvait] faire ce que n’importe quel homme est capable de faire”, elle part à l’aventure durant 15 mois, sillonnant le continent nord-américain, l’Europe et l’Asie.

Sexe faible, sexe peu fiable

En France, jusqu’à une circulaire 1909, la loi voulait que “toute femme désirant s’habiller en homme [devait] se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation”. Cette circulaire offrait une dérogation “aux femmes qui tiennent par la main un guidon de bicyclette.” De quoi asseoir encore un peu plus la réputation du vélocipède dans les rangs de la gente féminine, à qui l’on proscrivait encore de rouler dans ce nouveau véhicule qui se faisait doucement remarquer : l’automobile.

Évidemment, cette évolution sociétale ne s’est pas faite sans heurts et quolibets. Pas question pour certains hommes non plus de perdre leurs prérogatives et que la femme en vienne à porter la culotte. Pour mieux comprendre à quel genre de diatribes s’exposaient les femmes en roulant à vélo, il convient de jeter un œil sur la littérature scientifique qui faisait autorité à l’époque. “L’acte vers la réalisation duquel tendent le plus les forces de la nature, c’est l’acte de la reproduction. […] Pour la femme, la maternité est sa plus grande et sa plus noble fonction, c’est pour ainsi dire toute sa fonction. […] La femme n’est pas un cerveau, elle n’est qu’un sexe.” Voilà les charmants termes utilisés par le docteur Ludovic O’Followell pour décrire la fonction du “sexe faible” en prélude de son essai “Bicyclette et organes génitaux”.

Selle-toy

Tancée dans son optique patriarcale, la communauté scientifique était alors extrêmement réticente à laisser les femmes rouler à vélo. La raison ? Au contact de la selle, les femmes feraient frotti-frotta de la même manière qu’elles pourraient le faire avec un sex-toy, et négligeraient par conséquent la compagnie de leur mari. La selle occasionnerait également des dommages irréparables pour la vulve féminine, éludant au passage que la pratique du vélo est généralement bien plus néfaste pour la fertilité de l’homme que pour celle de la femme. Mais en ces temps de puritanisme exacerbé, il fallait par tous les moyens recentrer la femme sur son rôle de mère.

Voir la femme ne pas s’acquitter de son « occupation naturelle » et vaquer seule à ses loisirs paraissait insupportable pour la frange masculiniste de la société. Et pour cause “le vélo est individuel et échappe au contrôle. Il permet de circuler sans contrainte dans tout un territoire proche, c’est dire s’il paraît dangereux pour le système patriarcal et incroyablement libérateur pour les femmes” écrivent les chercheurs Marie Mundler et Patrick Rérat dans leur article “Le vélo comme outil d’empowerment”.

Vélonomie et vélocratie

Encore à l’heure actuelle, le vélo est proscrit dans bien des pays à faible vocation démocratique étant donné que l’autonomie offerte par l’engin – d’aucuns l’appellent « vélonomie » – y est loin d’être bien perçue. Par le passé, cette autonomie a justement permis le passage d’une féminité sur la défensive à une féminité qui s’affirme.

Les cours de vélo pour adultes distillés en Europe attirent d’ailleurs un grand nombre de femmes issues de l’immigration, souvent de pays peu regardants au niveau de leurs droits. “Le vélo a une symbolique, je ne sais pas, la liberté (…) L’apprentissage du vélo, c’est d’abord une recherche d’équilibre et puis ensuite une recherche de plaisir, de liberté, d’autonomie”, a répondu une participante d’un de ces cours, interrogée par Mundler et Rérat. “Vélo from the other side” comme dirait l’autre.

Pixabay

Sur le même sujet
Plus d'actualité