Des filles plein le foot

La Coupe du monde féminine commence en France ce 7 juin. Sorties de l’indifférence, les footeuses attirent toujours plus de spectateurs et d’audiences télé. Mais le sexisme reste encore trop souvent l’homme du match.

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Qui peut dire quelles équipes sont favorites pour cette année? Ou citer le nom d’une joueuse de l’équipe nationale belge? Sans doute un petit peu plus de monde que vous ne l’imaginez. (Les réponses? États-Unis, France, Allemagne, Angleterre… Tessa Wullaert ou Janice Cayman). L’intérêt pour le football joué par les femmes grandit, les signes se multiplient. L’attaché de presse de l’URBSFA, l’Union royale belge des sociétés de football, 2.000 clubs, communique le chiffre de presque 40.000 adhérentes pour l’année dernière, une grosse évolution en quelques années. Et le fruit d’un travail de fond, explique Pierre Cornez, notamment grâce au “Foot Festival 100% filles”, des rencontres gratuites qui rassemblent quelques journées par an des jeunes footballeuses ou aspirantes entre 4 et 16 ans.

En club, les filles, trop peu nombreuses, intègrent la plupart du temps les équipes masculines. L’initiative a remporté le “prix du Parlement de la Communauté française pour la promotion du sport féminin”. But affiché et pas encore inscrit: inciter clubs et fédérations à consacrer plus de moyens au développement des équipes de filles. Qui attendent beaucoup de la Fédération, remarque Aline Zeler, jeune retraitée de l’équipe nationale belge et engagée au Foot Fest depuis 2014, mais qui devraient plutôt développer eux-mêmes budgets et sponsoring. Pour expliquer les bonds en avant du foot pour les femmes et son envol médiatique, le communicant de l’URBSFA avance la labellisation de l’équipe nationale, “Belgian Red Flames”, devenue marque spécifique reconnaissable – et nouveau marché. Il y a deux ans, le Soulier d’or féminin apparaît en Belgique, puis le Ballon d’or au niveau mondial, décerné pour cette première édition à la Norvégienne Ada Hegerberg, des cérémonies médiatisées qui améliorent la visibilité de la discipline et fabriquent des modèles d’identification. Quoi d’autre? Les Red Flames se sont qualifiées pour la première fois en 2017 pour la Coupe du monde, les matches étant retransmis à la RTBF. Comme ce sera le cas pour cette 8e édition (770.000 billets vendus fin mai, sur le 1,3 million proposé).

Si l’évolution de l’implication des femmes dans le foot est significative, elle ne souffre pas encore la comparaison avec les 470.000 adhérents masculins, et reste en deçà des chiffres généraux: tous sports confondus, les femmes représentent 30% des inscrites. Pierre Cornez reconnaît qu’il reste un gros travail à faire, particulièrement du côté des plus jeunes. D’où vient ce déséquilibre flagrant? Le foot reste encore particulièrement étiqueté masculin, porteur de valeurs viriles, force, endurance, détermination, esprit de compétition poussé, rapidité… Un univers d’une incroyable popularité, liée à une extrême starification, emmenant dans son sillage des millions de spectateurs, des budgets colossaux et des dérives financières.

La ballon ronde

Plus tactique, moins physique, diront certains, le foot pratiqué par les femmes, malgré les évolutions, suscite encore et toujours moins d’intérêt média– tique, attirant moins de sponsors, entraînant un retard de la professionnalisation. En cette veille de Coupe du monde, l’équipe d’Allemagne dénonce avec humour, dans une vidéo, l’invisibilité qui frappe le football au féminin et donne quelques coups de crampon aux clichés et au sexisme du milieu. Exemple? Le cadeau reçu par les joueuses pour leur premier titre: un service à thé! Sept fois championnes d’Europe, les joueuses déplorent que personne ne les connaisse. La pratique du foot par les femmes ne s’est réellement professionnalisée qu’aux alentours de la révolution de Mai 68. Dans les années vingt, après une sorte d’“âge d’or” – la guerre a changé le statut des femmes, elles ont remplacé les hommes dans les usines et les équipes de foot -, les réticences surgissent. Et les interdictions: panique morale (qu’est-ce que c’est que ces femmes qui courent, suantes, dans tous les sens en tenue sportive), médicale (le foot serait nocif pour leur santé, ou leur système reproducteur) et sociale (ce n’est pas leur place). Dans la seconde moitié des années soixante, les femmes reprennent du terrain à la force du dribble. Des équipes de pionnières organisent des championnats, non reconnus par les fédérations, qui finiront par autoriser les femmes à taper officiellement la balle.

Mais, en butte à un modèle sexiste, et homophobe, les joueuses se retrouvent coincées entre diverses injonctions: corps performant, (sur)entraîné, mais prié de continuer à correspondre à un canon de beauté féminin. Au-delà de l’aspect physique, paternalisme, défiance ou moqueries courent toujours. Anecdote: dans un club de Nantes, l’équipe de filles des U15, jugée trop forte, se voit proposer de jouer contre les garçons. En match amical. Justification d’un responsable: Les garçons n’aiment pas perdre par nature, alors être battus par des filles”… Le misogyne s’enfonce: De toute façon, elles pratiquent un football différent”. Score final? 3-0 pour les Nantaises.

Un football différent? Aline Zeler: Quand j’ai commencé le foot à 7 ans, je n’ai pas choisi de jouer au foot féminin”. Mélissa Plaza, ancienne footballeuse professionnelle française, qui vient de sortir le livre Pas pour les filles?, décortique l’expression couramment utilisée de “foot féminin”. Il y aurait donc LE foot, et l’autre, le féminin, sous-discipline du premier, devenu, lui, standard masculin par essence.Le foot féminin n’existe pas déclare en interview l’ancienne joueuse et doctorante en psychologie du sport: Ce sont les mêmes règles, la même taille de ballon, de terrain, les mêmes buts et les mêmes temps de jeu”.

Mais pas les mêmes conditions d’exercice. Quelques joueuses belges évoluent dans des championnats étrangers et vivent de leur sport. Pour combien d’autres qui combinent entraînements intensifs et métier comme source de revenus? En Belgique, le programme FFEE, Foot-Féminin-Élite-Études, implanté à Liège et auquel Aline Zeler apporte son expertise, forme des joueuses afin qu’elles arrivent le plus haut possible tout en poursuivant leurs études secondaires. Nous aurons réussi notre mission si elles parviennent par la suite à intégrer l’équipe nationale ou qu’elles ont l’opportunité de signer un contrat avec un bon club après leur formation…, partage le site, mais quid de la suite? La meilleure joueuse du monde, Ada Hegerberg ne sera pas au Mondial avec l’équipe de la Norvège, pour protester contre l’amateurisme de la fédération norvégienne, pourtant bien plus engagée.

No to sexism?

Une autre petite polémique pour ce mondial? La finale du 7 juillet sera éclipsée par deux autres finales continentales, qui se disputeront au même moment, celles de la Copa America et de la Gold Cup. Des joueuses protestent, et mettent en cause la Fifa. Ce qui braque les projecteurs sur qui s’assied au sommet des instances officielles: aucune femme. Quelques pionnières parviennent à investir le rôle d’entraîneure (en écriture inclusive, on dirait entraîneuse, mais la Fédération française refuse le terme…), ou d’arbitre lors de matchs hommes – Stéphanie Frappart, en France, ou l’Allemande Bibiana Steinhaus – mais de façon encore marginale. Plus que des différences biolo-giques, ce qui freine les femmes de foot, récréatif ou professionnel, ce sont les stéréotypes. Mélanie Plaza en veut pour preuve cette répartition sexuée dès le plus jeune âge, qui se fait sur la base d’arguments plus sociologiques et psychologiques que biologiques, puisque la séparation s’opère bien avant douze ans et les transformations de la puberté. Les filles hors jeu dès la petite enfance? Une vidéo virale postée par Ronaldo sur Instagram, et sur laquelle des milliers d’internautes se sont attendris, le montre lançant un ballon à son fils de 1 an. Derrière, la sœur de Matéo shoote dans le vide, attendant une passe. Lassée d’attendre, elle se rabat sur une panoplie brosse-balai.

La pratique du sport fait partie des grands leviers d’émancipation et d’affirmation des femmes: libération du corps, prise de place dans l’espace public, sur les terrains de jeu, et particulièrement ceux de foot. Évoluer vers une société plus égalitaire passe par la montée des femmes dans le foot. Et par le fait de réfréner son hégémonie au masculin? Petit pavé dans le gazon, une école du nord de la France a instauré un temps de foot limité pendant la récréation. Une décision qui favorise la mixité, laissant de la place à d’autres jeux ou à des coins calmes.

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