Après vos visages, Amazon veut détecter vos émotions

Amazon a annoncé son intention de développer un logiciel capable de discerner nos émotions par la voix. De quoi ouvrir encore plus la voie à un capitalisme de surveillance décomplexé. Se dirige-t-on vers un "capitalisme de surveillance" ?

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Après avoir développé Rekognition, son logiciel de reconnaissance faciale, Amazon compte se lancer dans le décryptage de nos émotions, un filon plus que porteur selon IdTechEx (la référence en matière de consultance technologique) qui le voit atteindre les 15 milliards d’ici 2029. Par un bracelet intelligent activable par la voix, l’utilisateur pourra se voir proposer des conseils et des produits via son smartphone en fonction de son humeur. Pour jauger de l’état d’esprit de l’utilisateur, ce bracelet sera équipé de microphones connectés à un logiciel capable d’interpréter les micro-variations de la voix qui trahiraient les sentiments de son porteur.

Tentaculaire Amazon

L’entreprise de Jeff Bezos (photo) souhaiterait également pousser la recherche jusqu’à déceler dans quel type d’environnement se trouve l’utilisateur à partir des sons environnants. Pas de la géolocalisation, mais presque. Intitulé Dylan, le projet ne connaîtra peut-être pas d’application commerciale. Difficile donc de savoir si Amazon va exploiter les données récoltées par son appareil.

Mais, compte tenu du fait que lla firme a déjà tenté de vendre Rekognition aux forces de police américaines, on peut craindre que ce n’est pas la probité qui va l’empêcher d’en faire de même avec cette nouvelle technologie. Nicole Ozer, directrice de l’American Civil Liberties Union, disait d’ailleurs du fascicule marketing de Rekognition qu’il s’agissait “d’un véritable livret de surveillance dans un régime autoritaire”. C’est d’autant moins rassurant quand on sait que 100 millions d’enceintes Echo, elles-mêmes dotées de microphones enregistreurs, ont été vendus et implantés dans les foyers.

Sur écoute

Il y a peu, le géant du Net a déposé un brevet pour que son assistant personnel intelligent Alexa reste en permanence sur écoute. Sa justification par rapport à une telle demande tient au fait que cela faciliterait les échanges entre les utilisateurs et l’interface. Au lieu de devoir interpeller Alexa avant chaque requête, l’utilisateur pourrait ainsi poser sa question sans avoir à prononcer son nom en début de phrase.

Pour rappel, Google avait reçu une volée de bois vert pour avoir espionné certains de ses utilisateurs via ses enceintes Google Home. Si Amazon emprunte la voie légale pour instituer une mise sur écoute de masse, cela signifierait non seulement que la société high-tech serait en mesure de savoir ce que l’on dit, mais également de déceler, avec Dylan, notre état d’esprit à la moindre de nos paroles. Après tout, elle est passée maître dans l’art d’exploiter les failles juridiques et les latences de la Justice, qui découlent bien souvent de la géométrie variable des différentes juridictions nationales. Amazon étend ses bras vers de nouvelles confluences, quitte à s’aventurer en terrain marécageux.

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Vos datas, le dada des GAFA

Rita Singh, scientifique du discours à l’université Carnegie Mellon, a expliqué au Wall Street Journal que “la voix humaine contient des informations pouvant être liées aux caractéristiques physiques, physiologiques, démographiques, médicales, environnementales et autres du locuteur. Les chercheurs découvrent ces microsignatures et les utilisent pour le profilage.” Et les enceintes connectées ne manquent pas de matière à décortiquer. D’autant que le propre de l’Intelligence Artificielle, cette boulimique des datas, est d’affiner l’exactitude de ses analyses au fur et à mesure des recherches qui lui sont soumises.

Au début de l’exploitation des données laissées par notre historique de recherche (notre “sillage numérique”), des entreprises comme Google cherchaient déjà à déduire les données que l’utilisateur choisissait de ne pas révéler. Et ce, évidemment à des fins mercantiles. De quoi booster son chiffre d’affaires de 3590% ! Dans une tribune adressée au Financial Times, la docteure en psychologie sociale Shoshana Zuboff parle de “capitalisme de surveillance”. Selon elle, ce modèle est carrément devenu la norme et le moteur de la Silicon Valley, qui favorise les entreprises déjà bien implantées. C’est exponentiel : plus la base de données est élargie, meilleur est le potentiel de monétisation de ces données…

Vous n’êtes pas le produit

Selon Zuboff, “le capitalisme de surveillance étend ce schéma en transformant l’expérience humaine en une matière première gratuite […] Dans cette logique, le capitalisme de surveillance extrait de nos données un surplus comportemental, laissant de côté tout ce qui donne du sens à notre corps, notre esprit et nos affects. Vous n’êtes pas “le produit”, mais bien la carcasse abandonnée. Le “produit” provient du surplus de données arraché à votre vie.

Cet état de fait induit un cynisme glaçant de certains secteurs. Aux États-Unis, des sociétés d’assurance connaissent en temps et en heure les données fournies par les masques respiratoires utilisés pour traiter l’apnée du sommeil. Le but ? Permettre à la compagnie de refuser de rembourser des prestations… Et Zuboff de conclure : “Il fut un temps où nous étions les sujets de notre vie ; nous en sommes maintenant les objets”.

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