« On ne veut plus être seul »: ces adultes qui vivent en colocation

Ils ont entre 25 et 35 ans et ont connu les cuisines communes, les canapés défoncés de leurs années d’étudiants. Désormais actifs, ils ne parviennent plus à envisager le foyer comme leurs parents avant eux.

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Il n’y avait qu’un palier pour séparer les deux appartements et pas grand-chose pour cloisonner leurs vies de leurs frasques respectives. Serveuse, entrepreneuse, comédien, petit cadre… Seuls, ils n’auraient pas pu se permettre de vivre dans cette grande ville, mais leur cohabitation avait vite dépassé les frontières de leurs revenus. Ils avaient échangé des baisers dans des embrasures, des mots qu’ils regrettaient immédiatement, des fous rires communicatifs et des clefs qui passaient de main en main. Et puis un jour, ils avaient définitivement fermé la porte et lancé le clap de fin d’une série qui a marqué son époque: Friends, l’histoire d’une bande de colocataires et de la famille qu’ils se sont choisie.

How I Met Your Mother, Big Bang Theory, New Girl, et avant ça Hélène et les garçons: les années 90 et 2000 ont enfanté quantité de séries qui ne rêvaient que de ça, vivre sous le même toit, pour le meilleur et pour le pire. Ces fictions ont romancé une nouvelle pratique au moment où la “génération colocation” l’expérimentait dans les faits. Et l’expérimente toujours. À Bruxelles, les colocations concernent un logement sur dix, selon le baromètre 2018 des loyers. Et si l’expérience commence bien souvent durant les études, les “cokoteurs” ne constituent pourtant qu’un peu plus d’un dixième des colocataires. Preuve que les années étudiantes n’ont plus l’exclusivité de la vie à plusieurs.

Dans la bouche de Sophie, Marianne ou Alex, le “kot” s’est transformé en “coloc” au sortir du supérieur. Le terme a changé, parfois aussi son organisation, mais pas son principe: un foyer inventé de toutes pièces, au gré de ses habitants. S’y superpose désormais aussi un idéal, comme on retape patiemment une baraque. Durant ses cinq années d’études de communication, Sophie a parfois habité avec neuf autres personnes. “L’ambiance était là, mais hormis le fait d’être tous étudiants, sympathiques et fauchés, pas grand-chose ne nous unissait”, se souvient-elle. À désormais 27 ans et employée, elle vit aujourd’hui dans une belle maison de maître bruxelloise. Nom de code: “La Pigeonnière”. Six ou sept colocs, sans compter les oiseaux de passage. “L’idée, c’était de créer plus qu’un simple habitat”, décrit Sophie. La suite de ce projet communautaire fut aussi naturelle que s’installer ensemble à table tous les jours: la bande organise des apéros de quartier, du compost commun, a lancé un concept de voiture partagée et même sa propre compagnie de théâtre.

Un quotidien commun irremplaçable pour cette travailleuse du secteur culturel. “La vie ensemble, ça nous donne une force qu’on n’aurait pas seuls. C’est un réseau, des repas prêts quand on rentre à la maison, des projets, des épaules sur lesquelles s’appuyer. Ça peut être un gouffre aussi: il faut savoir imposer ses limites. Mais quand on fait la balance, on ne réfléchit pas plus loin. La maison est magnifique, et on serait bien incapables de se la payer autrement. On a une qualité de vie inestimable, estime Sophie. Souvent, ma mère me rappelle que ma maison est nettement plus grande que la sienne. Ça la fait rire.”

De l’autre côté de la ville, Marianne fait ses cartons. Elle s’apprête à déménager avec son compagnon, avec qui elle habite depuis son arrivée dans la capitale. Cette jeune Française de 26 ans est extatique quand elle parle de la grande bâtisse avec jardin qui les attend à quelques kilomètres seulement. La cerise sur le gâteau: un couple d’amis avec qui ils ont décidé d’emménager. Marianne l’appelle leur “colocation d’adultes”. Un projet soigneusement fomenté pour cette jumelle qui partage mine de rien son quotidien depuis qu’elle est embryon: “Je viens d’une famille nombreuse et j’ai grandi dans la même maison que mes grands-parents. Mutualiser un espace tout en ayant chacun sa bulle est un mode de vie qui me plaît beaucoup. J’associe l’idée de la communauté à quelque chose de très positif et enrichissant, mais j’arrive aussi à en voir les limites. Partager, c’est faire des concessions, et donc des efforts. C’est clairement une belle idée, mais pas applicable à tous ni forcément à chaque étape de sa vie”, analyse-t-elle.

La vie après le “commu”

Mais s’il y avait autrefois une trajectoire de vie, justement, qui voulait qu’on quitte ses parents pour se marier et avoir des enfants, aujourd’hui, il semblerait que l’ordre des séquences soit moins évident. Moins institutionnalisé, aussi. C’est l’avis de la diplômée en sociologie et chargée de projet au sein du Centre interdisciplinaire de recherche sur les familles et les sexualités (CIRFASE) de l’UCLouvain: “Les parcours de vie actuels tendent à démontrer qu’il n’y a plus une seule façon de faire, une seule route à suivre”. À tel point qu’un objectif aussi banal et universel que “réussir sa vie” perd de son sens pour certains de ces jeunes adultes. “Ce n’est pas avoir un boulot, un compagnon et un emprunt. Il y a mille autres manières de travailler à l’invention de soi et de contribuer positivement à la vie en société. En cela, la notion de famille nucléaire me paraît totalement désuète”, réfléchit Sophie, du haut de sa Pigeonnière.

Ces transformations sociétales traversent désormais les frontières, à en croire la sociologue du Cirfase. Des pays proches de la Belgique comme des régions qui la constituent. À l’extrémité sud du royaume, Alex, 27 ans, observe les mêmes mutations du “chez-soi”. Aujourd’hui, pour cet Arlonais, c’est une maison partagée avec quatre amis de toujours. “Quand on a terminé nos études, la plupart sont revenus dans la région. Mais ils ne voulaient pas rentrer chez leurs parents ou prendre un logement seuls. C’est ça en fait: on ne veut plus être seul. C’est une nouveauté des cinq, dix dernières années, quand nos parents, eux, se sont directement mis en ménage.” En dehors des grandes villes du pays, la pratique lui semble en revanche surtout une habitude de célibataires. Les couples, eux, s’installent toujours vite ensemble. “Mais ça sonne irrémédiablement comme la fin d’une époque, après avoir fait semblant pendant des années qu’on était encore des étudiants.”

Garde d’apparts alternée

Si les premiers temps de cette nouvelle colocation étaient surtout motivés par l’argent et les économies réalisées sur la location, Alex confesse qu’il ne s’agit plus aujourd’hui que d’un prétexte. Après huit ans de colocation avec son meilleur ami, Valentin, lui, envisage enfin de s’installer avec sa petite amie… et d’autres locataires. L’objectif pour ce couple de nomades dans l’âme: économiser en vue d’un voyage sans retour. “On est tous les deux révoltés par l’argent qu’on peut dépenser dans un loyer. Mais on n’a pas peur non plus de se dire qu’on ne veut pas se retrouver juste à deux. Aujourd’hui, notre génération préfère les expériences aux biens et personnes dont on peut se dire propriétaire”, analyse le Hennuyer. Pour d’autres, l’expérience peut consister à s’installer seuls, plutôt que “fatalement” en ménage ou en colocation. À 34 ans, Emmanuelle est l’unique locataire d’un petit appartement confortable. “Je suis un être fondamentalement sociable et je me serais dirigée naturellement vers la colocation en temps normal, mais ma dernière rupture m’a laissée émotionnellement épuisée. J’avais besoin de me construire un cocon”, confesse cette Bruxelloise. Mais se loger lui coûte désormais le double de son dernier loyer en colocation, soit un total de mille euros par mois. “L’argent occupe donc une grande place dans mon processus de prise de décision. Quand on vit seul, c’est le nerf de la guerre, parce qu’on est en autonomie totale et que tout coûte plus cher. Mais c’est aussi la clef de notre indépendance.”

Même son de cloche chez Eva-Lena, dans une relation depuis plusieurs années, mais qui s’inscrit dans la tendance des couples “ensemble, mais vivant séparés”. “Parfois, je me dis que vivre seule est un luxe débile, que je pourrais mettre plus de sous de côté si je partageais un loyer. Mais quand il m’arrive de remettre ce choix en question, je me rends compte que c’est un investissement dans mon indépendance, et que je ne suis prête à l’abandonner pour rien au monde”, s’explique-t-elle, avant d’ajouter: “Se mettre en ménage, c’est une fatalité supposée”. Avec son copain, elle a organisé une garde partagée d’appartements. Une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre, et une semaine seuls, chacun dans leur coin. 

”Un couple, quatre murs”

Un exemple qui illustre le glissement des fondements du couple et de la famille vers des valeurs d’autonomie et de réalisation de soi toujours plus fortes – au détriment de l’intérêt collectif d’un foyer où le père avait autorité sur la mère et les enfants. “On est plus dans l’idée d’une famille démocratique. On tend notamment vers une plus grande égalité homme-femme. Cette égalité change ce que chacun apporte au sein du foyer”, explique la sociologue Bérangère Nobels. Mais si la société fait face à une véritable remise en question du modèle de la famille nucléaire, cela ne signifie pas pour autant qu’elle n’existe plus. “On va plutôt parler d’une pluralisation des formes familiales.” Le modèle “classique” reste donc majoritaire, mais diminue d’année en année. Et tous les milieux sont concernés, selon la chargée de projet du Cirfase. Une modification profonde qui prend racine dans les années 60 et ses transformations sociales d’après-guerre, entre autres dans la vision du mariage. Ainsi, aujourd’hui, seulement la moitié des parents sont mariés. 27 % sont simplement cohabitants légaux.

Car c’est bien le caractère vu comme “définitif” de ces unions qui effraie la génération Friends. “Je faisais un peu un blocage sur l’idée qu’une fois ”en ménage”, il n’y avait plus d’alternative possible, raconte Marianne. Le format “un couple, quatre murs” me dérangeait.” Alors, ils se surprennent à continuer à rêver à une autre forme d’organisation: toujours plus libre, toujours plus autonome. Pour la jeune femme et ses cartons, c’est une colocation en couple. Pour Eva-Lena, une maison de vacances comme terrain commun. Chez Alex, plein de copains, mais des murs particulièrement bien insonorisés. Emmanuelle, elle, s’imagine plus tard habitant sur le même palier que son compagnon. Les plans de Valentin comptent, eux, sur un grand corps de ferme à investir en communauté. Et comme Rachel, Chandler, Joey, Monica et les autres, des relations et des organisations qui se font et se défont, au fil des saisons.

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