Comment venir à bout de l’abstention?

Comme on s'y attendait, lors du scrutin de dimanche, le taux de participation a encore baissé. 35.000 personnes supplémentaires ont mal ou n'ont pas voté au Fédéral. Aux régionales, le constat n'est pas plus rassurant. En cause, notamment, les récents scandales de bonne gouvernance. Les élus se démènent toutefois pour rappeler aux citoyens que voter est essentiel. Mais le combat est encore loin d'être gagné.

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Notre démocratie représentative est malade. L’absentéisme (ceux qui restent chez eux le jour du scrutin) et l’abstentionnisme (ceux qui votent blanc ou dessinent sur le bulletin) en sont les principaux symptômes. Au fil des années, ces maux se répandent. D’après les chiffres du Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp), en 1958, 10,9 % des électeurs inscrits ne se sont pas rendus au bureau de vote ou y ont déposé un bulletin nul ou blanc. Lors du scrutin fédéral de 2014, ils étaient 15,9 %. Lors des élections de dimanche, le constat n’a pas été plus rassurant. Le Ministère de l’Intérieur a comptabilisé 438.095 votes blancs ou nuls pour le Fédéral contre 411.860 en 2014. En Wallonie, le nombre de votes blancs ou nuls ont eux augmenté de 21.691, à Bruxelles de 6486 et en Flandre de 1159. Fidèle à la tendance de ces dernières décennies, les Francophones ont été moins nombreux à accomplir leur devoir de citoyens. À noter que certains circonscriptions sont plus touchées par le phénomène de l’abstention que d’autres. Liège (votes non valables passés de 47.432 en 2014 à 56.094) et Charleroi (de 73.222 à 80.104) essuient les plus hautes hausses du côté wallon. En Flandre, certaines zones se félicitent au contraire d’une baisse de l’abstention. À Anvers (-3594) et en Flandre occidentale (-4925), notamment. 

Doit-on cette hausse globale de l’abstention au fait que désormais, ceux qui négligent leur devoir ne risquent dans les faits plus de sanctions financières? Peut-être en partie, mais pas seulement. « On remarque des fluctuations des taux de participation en fonction du contexte. Par exemple, la crise politique de 2010-2011 a induit un sentiment de méfiance plus important à l’égard des élus et du système démocratique », observe Benjamin Biard, chercheur du Crisp. Il poursuit: « Si 54 % des Belges sont favorables à la démocratie représentative qui est la nôtre, ils sont 84,4 % à se montrer intéressés par une démocratie plus directe.« 

Or le contexte de cette législature n’a rien de réjouissant. La bonne gouvernance, via les débats sur le cumul des mandats et les scandales de type Publifin, est au centre des préoccupations des Belges. Au point de craindre un nouveau taux de participation extrêmement bas.

Pas de job, pas de vote

Ceux qui ont les revenus plus modestes, un job peu valorisant ou pas de job du tout et ceux qui ne sont pas restés longtemps sur les bancs de l’école sont les premiers à en payer le prix. Sur base du scrutin communal d’octobre, la banque ING a étudié le rapport entre vote blanc ou non-valable et le taux d’emploi. Les résultats fraîchement sortis n’étonnent, dans le fond, pas beaucoup. Le taux d’abstention à Messines en Flandre Orientale n’était que de 3,20 % contre 26,39 % à Charleroi. Ce serait une constante assez marquée: lorsque le taux de chômage est élevé, le taux de participation est faible. Cela explique par ailleurs pourquoi les bulletins nuls ou blancs sont particulièrement importants parmi les personnes analphabètes. C’est-à-dire, d’après les chiffres de l’ASBL Lire et Écrire qui utilise les données de l’Unesco, un adulte sur dix en Belgique.

On en vient dès lors à se le demander: que met-on en place pour pousser les gens à se rendre aux urnes? Le caractère obligatoire du vote a tout de même un avantage de taille, car si les taux d’abstention paraissent importants et qu’ils augmentent au fil du temps, on est encore loin des chiffres qu’on peut trouver en France ou aux États-Unis. En plus, « cela permet de renforcer la représentativité du corps électoral et in fine des représentants. Ça pousse les candidats à prendre les besoins des populations les plus fragiles en considération. Là où le vote n’est pas obligatoire, on constate en effet que les plus défavorisés ont tendance à s’abstenir. Or, s’ils ne posent pas un choix électoral, et donc s’ils ne pèsent pas dans le résultat d’un scrutin, certains partisans de l’obligation craignent qu’ils soient oubliés par les élus. »

Décider avec les citoyens

Par ailleurs, en termes de bonne gouvernance, un certain nombre de mesures ont été prises par les pouvoirs publics comme les lois sur le décumul des mandats. « Récemment, une réforme du droit de pétition a de plus été votée au sein de la Commission de l’Intérieur de la Chambre afin de faire participer davantage les citoyens à la mise à l’agenda de certaines questions. » De très nombreuses communes (qu’elles soient vertes, rouges, bleues ou oranges) ont en outre lancé des budgets participatifs afin d’impliquer les électeurs dans la prise de décisions. À plus grande échelle, le Panel citoyen en Wallonie et le G1000 ont également cette ambition.

Certains voudraient cependant aller plus loin. La liste Agora à Bruxelles par exemple, souhaite mettre en place un système de tirage au sort pour que les Belges aient leur destin entre les mains. Chaque citoyen serait donc potentiellement amené à siéger au sein d’une assemblée parlementaire. Une bonne idée? En théorie, pourquoi pas, sauf qu’il y aurait des effets pervers. « On remarque dans ce genre d’initiatives que peu de tirés au sort sont enclins à participer et, in fine, que ceux qui participent sont généralement dotés d’un capital socio-économique plus élevé« , répond le docteur du Crisp.

Le référendum comme solution miracle?

Pour réconcilier davantage citoyens et élections et à l’avenir venir à bout de l’abstention et du désintérêt politique, faire participer les Belges à la prise de décision par référendum est également souvent évoqué. Cela permettrait de l’impliquer plus qu’une fois tous les 5 ans dans les décisions fédérales et régionales. Benjamin Biard rappelle là aussi certaines limites: « En Suisse, un referendum a lieu dès qu’une idée obtient 100.000 signatures. Par exemple: « pour le renvoi de criminels étrangers ». Lorsque le texte est accepté – comme celui-ci qui fut déposé en 2010 par un parti populiste (UDC) – un changement intervient dans la Constitution. Une loi de mise en œuvre doit toutefois être adoptée par les élus dans le respect de certaines normes – comme la Convention européenne des droits de l’homme – et peut donc limiter la portée du texte. En conséquence, des citoyens peuvent avoir l’impression que leur voix n’a pas été entendue. Le sentiment d’écart entre les citoyens et les élus peut alors s’amplifier. » La solution miracle n’existe donc pas, mais avoir ces débats est déjà un bon signe pour l’avenir. Il ne faut pas non plus lésiner sur l’évolution de l’éthique politique et l’éducation à la citoyenneté. Et rappeler aux Belges que voter est essentiel s’ils veulent que leurs représentants agissent en respectant leurs intérêts.

 

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