« Le football transcende les différences, mais pas la géopolitique »

Le sport le plus populaire du monde, symbole de la communion des peuples, serait-il devenu la vitrine clinquante d’un monde divisé par les tensions politiques ?

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Lorsque Gianni Infantino repris la place du tout-puissant Sepp Blatter – à la suite d’un énorme scandale de corruption – à la tête de la Fifa en 2016, l’Italo-suisse endossa sans broncher le costume de chevalier blanc qui allait dépoussiérer, voire révolutionner la très rigide institution footballistique. Attribuée sous la présidence précédente, la Coupe du Monde 2018 en Russie était trop proche pour en remanier la formule en profondeur. La mise ne place du VAR (assistance vidéo) au cours du mondial – également utilisé en Ligue des Champions et dans notre championnat depuis cette saison – a suffit a apporté une touche de modernité à un sport dont les lois du jeu n’avaient plus vraiment évolué depuis l’instauration du temps additionnel en 1998 (hormis peut-être l’arrivée de la goal-line technologie en 2014).

1998, l’année où la France a brodé sa première étoile sur son maillot national – non on ne va pas encore se refaire le scénario du 10 juillet 2018… -, mais aussi la première édition de la Coupe du monde qui s’est jouée à 32 équipes (24 auparavant). Le football doit être une grande fête et, dans l’esprit d’Infantino, élargir davantage sa principale vitrine devrait permettre de redorer l’image d’un sport – paradoxalement – terni par l’argent (transferts et salaires hallucinants, droits TV exorbitants, montage financier de joueurs stars dans des paradis fiscaux,…). Le nouveau président annonce alors que le mondial 2022 – le premier qu’il pourra véritablement superviser – ne rassemblera pas 32 mais bien 48 équipes.

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Le président de la Fifa Gianni Infantino.

Solitude qatari

Les observateurs sont perplexes. D’abord d’un point de vue sportif, puisque la dernière expérience d’un Euro 2016 français (décidément) élargi n’a pas relevé le niveau de la compétition, même s’il a permis à de « petites équipes » de s’illustrer comme l’Islande ou le Pays de Galles (autre souvenir très douloureux pour les supportes belges). D’un point de vue logistique ensuite, car le Qatar – petit territoire de 11.571 km2 (équivalent d’un peu plus de 1.500 terrains de football) – doit déjà construire huit stades flambant neuf pour accueillir les supporters. Pour les ouvriers chargés des travaux (pour la plupart des migrants venus d’Asie du Sud-Est), les conditions de travail sont infernales. Il est question « d’esclavagisme » et de nombreuses ONG ont dénoncé plusieurs morts sur les chantiers… Question de temps (un peu), et d’image (beaucoup) il est hors de question de penser à édifier des stades supplémentaires. Une partie des matchs devrait donc se jouer dans des stades de pays limitrophes.

Le problème, c’est que le Qatar – qui n’apprécie déjà pas de devoir partager « sa » Coupe du monde obtenue à coup de pétrodollars – n’est pas très copain avec ses voisins de la Péninsule arabique. C’est un euphémisme. Le 5 juin 2017, l’Émirat a été mis au ban du Conseil de coopération du Golfe (CCG) par trois de ses voisins, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn (ainsi que par l’Égypte) qui ont décrété la rupture de leurs relations diplomatiques et économiques avec Doha. L’Arabie Saoudite, seul pays qui relie la presqu’île du Qatar à la terre ferme a fermé sa frontière. L’idée aurait même germé dans quelques esprits saoudiens de creuser un canal de 60 kilomètres de long et 200 mètres de large entre les deux pays pour isoler plus encore son voisin… 

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Huit nouveaux stades sont construits au Qatar pour la Coupe du monde 2022.

« S’agissant de football, les gens se parlent » 

Dans une interview accordée au Guardian le 21 novembre 2018, pile quatre ans avant le coup d’envoi de la Coupe du monde – pour rappel, la Coupe du monde 2022 se regardera bien au coin du feu entre le 21 novembre et le 18 décembre 2022 -, Infantino soulignait sa conviction que le football peut aider à remédier aux hostilités politiques. « De toute évidence, les relations avec les pays voisins du Qatar sont un facteur qui complique la situation. D’autre part, même s’il existe des relations diplomatiques compliquées ou difficiles, s’agissant de football, les gens se parlent », déclarait le président.

Sauf que non… La Fifa a annoncé hier dans un communiqué que le premier mondial à 48 équipes attendra 2026 (compétition organisée conjointement par le Canada, les USA et le Mexique) : « La Fifa et le Qatar ont conjointement exploré toutes les possibilités pour accroître le nombre d’équipes de 32 à 48 en impliquant des pays. À la suite d’un processus de consultation approfondi (…) il a été conclu que dans les circonstances actuelles une telle proposition ne pouvait être mise en œuvre« .

C’est un gros échec pour Infantino. Ce qui ne l’empêchera toutefois pas d’être réélu pour un deuxième mandat de quatre ans le 5 juin lors du congrès de la Fifa à Paris. En effet, l’Italo-suisse est le seul candidat à sa propre succession… « Très peu de gens croyaient dans ce projet, donc voir que la Fifa y renonce ne constitue pas une énorme surprise« , a déclaré un « bon connaisseur du football mondial » à l’AFP. « Le football transcende certes beaucoup d’obstacles mais Infantino n’a pas compris que le football ne pouvait pas transcender les conflits géopolitiques.« 

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L’emir du Qatar Tamim bin Hamad Al Thani et Gianni Infantino lors de l’inauguration du stade Al Wakrah à Doha.

Finale sous tension

La Coupe du monde qatari n’est pas le seul exemple récent à venir illustrer ce constat. Mercredi prochain, le 29 mai, se tient la finale de l’Europa League (C3) opposant les Londoniens de Chelsea aux voisins d’Arsenal. Si Eden Hazard prendra part aux débats – pour son probable dernier match dans les rangs des Blues -, ce ne sera pas le cas du Gunner Henrik Mkhitaryan. Le milieu de terrain n’est ni blessé, ni forfait mais il est Arménien. Or, la finale est organisée à Bakou, en Azerbaïdjan. Le pays se dispute avec l’Arménie la souveraineté du Haut-Qarabağ, une région à majorité arménienne rattachée à l’Azerbaïdjan et géographiquement située entre les deux États.

L’UEFA assure avoir tout mis en œuvre avec les autorités locales pour que la sécurité du joueur soit assurée, mais Arsenal annonçait le 21 mai que son joueur ne serait pas au rendez-vous de Bakou. L’instance de football européenne se lave les mains : « L’UEFA a demandé et obtenu des assurances concernant la sécurité du joueur en Azerbaïdjan de la part des plus hautes autorités du pays… Un plan de sécurité complet a été élaboré et transmis au club. Alors que le club reconnaît les efforts que l’UEFA et le gouvernement azéri ont produit dans cette affaire, nous respectons la décision personnelle de ne pas voyager avec le joueur. » 

Une « décision personnelle » d’Arsenal, vraiment ? En 2015, alors que Dortmund devait affronter le Qabala FK en territoire azérie, les Allemands avaient eux aussi préféré laisser leur milieu de terrain à la maison. Un principe de précaution : si un cessez-le-feu a bien été signé entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie en 1994 (un conflit armé avait fait au moins 30.000 morts au début des années 1990), les tensions restent extrêmes entre les deux nations. En avril 2016, un conflit de quatre jours entre les séparatistes arméniens du Haut-Qarabağ et l’armée azerbaïdjanaise avait provoqué la mort d’une centaine de personnes issues des deux camps…

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Le joueur d’Arsenal Henrik Mkhitaryan.

Le cas Mbappé

Hormis les deux finales de C1 (le 1er juin à Madrid) et de C3, la plupart des championnats domestiques européens se concluent ce week-end ou se sont déjà terminés. Comme de coutume pendant l’intersaison, les pages football des médias seront remplis par les rumeurs de transferts. Et un joueur a amorçé une bombe qui fera probablement les choux gras de la presse tout l’été : Kylian Mbappé. L’attaquant français a déclaré qu’il voulait plus de responsabilités, que ce soit « au PSG ou ailleurs« .

Il n’en fallait pas plus pour que les spécialistes du mercato commence à spéculer sur la possible futur destination de la pépite tricolore. Vu les exigences financières du joueur et le prix qu’il a coûté il y a deux ans (180 millions), les prétendants ne se bousculent pas au portillon. À part le club parisien, seuls quatre autres formations disposent de la capacité financière pour s’offrir le joueur : le Real Madrid (candidat le plus crédible avec le français Zinédine Zidane à sa tête), le FC Barcelone, Manchester United et Manchester City.

Concernant ce dernier, qu’il soit intéressé ou pas par le profil du joueur, le désormais ex-club de Vincent Kompany peut sans doute aller voir ailleurs. Encore une fois pour raison diplomatique. En effet, le PSG est la propriété de QSI (Qatar Sports Investments) qui – comme son nom l’indique – est basé à Doha. Et il est tout simplement inimaginable de voir la société négocier avec Khaldoon Al Mubarak, le président… émirati de Manchester City. Preuve que même l’argent, moteur du sport de tous les excès, ne permet pas de trouver un terrain d’entente entre deux puissances en discorde.

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Nasser Al-Khelaïfi, président du PSG et de QSI, et Kylian Mbappé lors de la présentation du joueur en 2017.

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