Huawei, l’espion qui venait du toit

Ses portables font trembler Samsung et Apple. Mais au-delà de ses progrès technologiques et commerciaux, le géant chinois inquiète aussi les gouvernements. Ses antennes 5G permettraient à Pékin de s’immiscer dans nos conversations.

belgaimage-149502832

Le 26 mars dernier à Paris, Huawei se félicitait de “réécrire les règles” en matière de photographie mobile, en dévoilant le P30 et le P30 Pro, deux nouveaux smartphones dotés de capteurs révolutionnaires, capables de réaliser des clichés dignes d’un appareil photo professionnel. Sur scène, Richard Yu, P.-D.G. de l’entreprise, s’amuse en enchaînant les démonstrations techniques (photos dans le noir complet, zoom 50x sur la lune), et n’oublie pas de tacler la concurrence à de multiples reprises, à grand coup de comparatifs dévalorisant les photos réalisées par l’iPhone XS ou le récent Galaxy S10 de Samsung. L’ambiance est décontractée, presque bon enfant, bien loin des présentations rigides d’Apple, où l’humour n’a pas sa place. Huawei le sait, le P30 Pro est unique en son genre, et offre d’un point de vue technique une longueur d’avance considérable au constructeur.

D’ailleurs, les bons résultats ne se font pas attendre. La presse spécialisée vante les mérites des quatre capteurs photo du P30 Pro. Et un mois après sa commercialisation, l’appareil devient le smartphone haut de gamme le plus vendu par Huawei en Belgique. “Les ventes démontrent que, plus que jamais, les consommateurs choisissent Huawei. Les appareils phare de la série P nous aident à renforcer notre positionnement dans le segment haut de gamme. Cette année, nous visons à doubler notre part de marché dans ce segment.” Allen Yao, P.-D.G. de Huawei BeLux, ne s’en cache pas: l’entreprise entend détrôner Samsung, en Belgique comme à l’international. Mais, en coulisse, la marque livre une autre bataille, bien plus importante. Et surtout bien plus complexe qu’une guerre de fonctionnalités, de puissance et de capteurs photo.

belga images

Richard Yu, P.-D.G. de Huawei présente le P30.

Cheval de Troie

Dans une rare interview accordée en début d’année à une poignée de journalistes, Ren Zhengfei, fondateur de Huawei, reconnaît aimer son pays et le Parti communiste. Mais selon lui, cette fidélité à la Chine et son gouvernement ne nuirait en aucun cas aux autres pays et n’étaierait en rien les nombreuses accusations d’espionnage dont son entreprise est la cible. C’est que les antennes développées par Huawei éveillent depuis quelque temps déjà les soupçons de nombreux gouvernements cherchant à équiper leur pays d’un réseau 5G. Les plus sceptiques y voient un moyen pour Pékin d’espionner leurs communications, les lois chinoises forçant les entreprises installées sur le territoire à contribuer aux services de renseignements. Or, la course à la 5G, bien plus importante que la simple vente de smartphones, est plus compliquée que le développement de la 4G en son temps. Surtout quand les États-Unis, mais également l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou le Japon, pour ne citer qu’eux, refusent de collaborer avec l’équipementier chinois, considérant ses antennes 5G comme une version moderne du cheval de Troie.

Face aux attaques menées principalement par les États-Unis, l’entreprise a d’ores et déjà porté plainte contre Washington, en déclarant que “le Congrès américain n’a jamais pu fournir la moindre preuve pour justifier ses restrictions visant les produits Huawei”. Mais, en quelque sorte, le mal est fait. Dans la presse, cette méfiance vis-à-vis de Huawei éclipserait presque les prouesses techniques du P30 Pro. Alors que le capteur photo périscope du smartphone émerveille les sites spécialisés, la moindre requête Google concernant Huawei renvoie les mêmes termes utilisés en boucle par les grands médias du monde entier: “espionnage”, “portes dérobées”, “soupçons”, “représailles”.

Ces dernières semaines, la situation semble même avoir empiré. L’Allemagne annonce ne vouloir exclure aucun acteur de la 5G (y compris Huawei), au risque de compromettre ses relations avec le gouvernement de Donald Trump, définitivement parti en croisade contre le géant chinois. Tandis qu’en Angleterre, la Première ministre Theresa May s’est vue contrainte de limoger Gavin Williamson, son ministre de la Défense, en raison de ses implications dans les fuites concernant la décision d’autoriser ou non sur le sol anglais la présence d’antennes 5G fabriquées par Huawei. Des événements qui surviennent quelques mois après l’arrestation à Vancouver de Meng Wanzhou, directrice financière de la marque (et accessoirement fille de Ren Zhengfei), accusée d’avoir enfreint les sanctions américaines contre l’Iran.

belga images

Arrêtée à Vancouver, Meng Wanzhou, directrice financière de la marque, pourrait faire l’objet d’une extradition vers les USA.

Super zoom

Pourtant, dans les locaux bruxellois de Huawei BeLux, on se veut rassurant. Selon Jurgen Thysmans, porte-parole du constructeur, “si on n’a rien à cacher, on n’a rien à craindre”. Huawei joue donc la carte de la transparence, n’hésitant pas à inviter les journalistes à Shenzhen, pour une visite du Q.G. de l’entreprise, ou dans des laboratoires installés en Allemagne, au Royaume-Uni et bientôt à Bruxelles, où il est possible de tester les équipements de la marque et d’accéder aux codes sources. Cette transparence récente, qui semble avoir germé suite à l’interview du fondateur, est soutenue par John Suffolk, responsable de la cyber sécurité et de la confidentialité au sein de Huawei: “Je ne cesse de le répéter aux opérateurs, aux entreprises et aux pouvoirs publics: vous voulez visiter nos usines, contrôler nos produits, inspecter nos codes sources? Faites-le!”

Chez nous, le Centre pour la cybersécurité Belgique (CCB), chargé d’enquêter sur la question au niveau national, n’a relevé aucune preuve concrète de tentatives d’espionnage à l’intérieur de nos frontières, comme l’a souligné Katrien Eggers, porte-parole de l’organisme. “À ce jour, nous n’avons pas de preuve suffisante pour établir qu’une menace émane de Huawei”, précise-t-elle, indiquant également qu’après une demande du Premier ministre Charles Michel, un rapport final sur la question ne serait pas produit, mais que le CCB envisageait cependant de “continuer de suivre la situation”.

Pour Allen Yao, le consommateur belge ne s’y trompe pas. Nul besoin d’expliquer les récents déboires de l’entreprise ou de communiquer différemment pour tenter de limiter les dégâts. “Nous sommes présents dans 170 pays, depuis plus de 30 ans. Nos clients connaissent et aiment nos téléphones.” De plus, la vente de smartphones Huawei, qui se fait chez nous à 85 % en boutique (contre plus de 40 % en ligne chez nos voisins néerlandais), suffirait à convaincre les plus réticents. “Les gens veulent tester nos téléphones. Le super zoom, les performances en basse lumière et les différentes couleurs que nous offrons sont autant de points forts auxquels une vente en ligne ne rendrait pas justice.

Tout en reconnaissant avoir énormément à apprendre d’Apple (”leur écosystème est exemplaire”), Yao est convaincu que l’investissement considérable en matière de recherche et développement a fini par payer, comme le prouve déjà le succès du P30 Pro et ses capteurs photo bluffants. Quant aux soucis d’ordre politique, ils agiraient ni plus ni moins comme un moteur, poussant la branche belge à tout mettre en œuvre pour devenir numéro 1 encore plus rapidement.

Cet article est extrait du Moustique #21, magazine disponible le 21 mai en librairie.

belga images

Sur le même sujet
Plus d'actualité