Gare du Nord: la parole aux migrants

Les caméras et les médias ont quitté la Gare du Nord, censée être la proie des épidémies et de l'insécurité. Nous y sommes retournés pour constater que les rumeurs étaient largement exagérées. Et que si les réfugiés vivent dans des conditions déplorables, certains font preuve d’une étonnante résilience.

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En ce vendredi matin, les réfugiés de la Gare du Nord sont encore endormis sur le coup des dix heures. Ramadan oblige, la plupart sont contraints de dormir le jour et de vivre la nuit. Ils ont investi les niveaux inférieurs de la gare, là où le passage des voyageurs est le moins fréquent, mais aussi certaines allées, au vu et au su de tous. Le grand hall de l’étage 0, dans lequel dort et mange la majeure partie des réfugiés, jouxte le tunnel où se trouve l’arrêt de bus délaissé par les conducteurs de De Lijn et de la Stib. Les maladies contractées par les migrants sont pourtant limitées : une seule personne a été touchée par la gale en avril, deux l’ont été par le paludisme en mars et six l’ont été par tuberculose lors du même mois.

Les quelques touristes qui se risquent à s’aventurer si bas regardent autour d’eux, courroucés que leur bus ne s’arrête pas pour les laisser monter. “Tant que la situation n’évolue pas, nos chauffeurs ne s’arrêteront plus en Gare du Nord. Parce qu’il ne s’agit plus d’une station de bus, mais presque d’un centre d’asile”, fustige le porte-parole de De Lijn Tom Van de Vreken, en dépit des rapports établissant que les migrants ne représentent pas un risque pour la santé publique.

©Belga

Thomas, un réfugié kényan, reste lucide par rapport à cette situation : “Pas étonnant que les bus ne circulent plus par ici, {la Stib et De Lijn} sont des compagnies après tout. C’est leur job de veiller au confort de leurs usagers et de leurs employés. La première chose que l’on remarque en arrivant ici, c’est l’odeur de pisse. Je pense qu’il faut savoir rester rationnel et admettre que ce n’est agréable ni pour les usagers, ni pour nous.” Au moment où un bus de De Lijn passe, un duo de migrants, goguenards, fait signe au conducteur. Décontenancé, ce dernier opine timidement du chef.

Vents et marées

Un fort vent s’engouffre dans le tunnel mais ne parvient pas à dissiper cette odeur rance et tenace qui en fait prendre plus avec le nez qu’avec une pelle. Emmitouflés dans leurs parkas léguées par des donateurs, les réfugiés n’en sont pas moins affectés par le froid. Plus habitués aux températures africaines qu’aux nôtres, les migrants présents dans le sous-sol se trouvent coincés dans un véritable mouroir. Dans cette salle où s’entassent les sacs de couchage et les matelas de fortune, les déchets jonchent le sol et les conditions sanitaires sont déplorables. De plus, la coexistence entre réfugiés est compliquée. “On se retrouve entre Erythréens, Libyens, Ethiopiens, Soudanais, Syriens, Somaliens… Beaucoup de cultures différentes, ça crée des tensions. C’est stupide parce qu’on est tous passés par la même galère et qu’on connait encore les mêmes problèmes”, explique Thomas. Ses compagnons le raillent : lui est arrivé en Belgique par la voie des airs, en droite ligne de son Kenya natal, alors que les autres ont connu les périls de la Méditerranée et l’hostilité des populations qui ne voulaient pas d’eux.

Une trentaine de réfugiés font la file le long du tunnel. S’ils ont pris la peine de se lever, c’est qu’ils veulent obtenir le précieux sésame : le ticket qui leur donnera accès au Hub humanitaire. Le Hub consiste en un consortium d’ONG et d’acteurs associatifs à savoir Médecins du Monde, Médecins Sans Frontières, le CIRÉ, Vluchteling Werk Vlaanderen, Oxfam Solidarité et la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés, où les migrants peuvent retirer des soins médicaux, des conseils juridiques, de l’aide sociale, du traçage familial, de la distribution de vêtements et de l’orientation vers l’hébergement.

©Olivier Hellin

Point de chute, point de fuite

La Belgique est un bon point de chute”, avance Thomas. “En France, en Allemagne et en Italie, on cherche juste à obtenir nos empreintes et à nous renvoyer chez nous. Aux Pays-Bas, les migrants sont carrément envoyés en prison durant six mois. Ici, la police nous laisse tranquilles. Il y a le Hub, mais aussi des gens qui viennent nous donner à manger. Je crois que beaucoup de Belges comprennent que, si l’on se trouve ici, c’est en raison de la guerre et de la persécution.” C’est la raison pour laquelle ces réfugiés ne demandent pas l’asile en Belgique, malgré la présence à proximité de l’Office des Etrangers. La perspective d’être renvoyés dans le premier pays européen sur lequel ils ont posé pied, en vertu du règlement de Dublin, les rebute davantage que leur vie actuelle dans la Gare du Nord. « Je ne partirai pas de la Belgique sans avoir réussi et fait en sorte que je puisse subvenir aux besoins de ma famille. Rester ici, c’est un choix personnel qu’on a tous fait”, assène Thomas.

Le son de cloche est différent chez Omar, un jeune Ethiopien au visage émacié : “A chaque fois que je me montre, je sens le regard des gens qui me dévisagent. J’étais venu pour trouver du travail, que ce soit ici ou en Grande-Bretagne, mais je n’ai aucun avenir. On nous garde ici tant qu’on nous le permet, mais une fois qu’on sera exclus, tout le monde partira vers la Gare du Midi. Et on risque de se retrouver dans les mêmes conditions qu’ici”, affirme-t-il résigné.

Incurie et élan citoyen

La semaine passée, les tractations relatives au traitement des migrants de la Gare du Nord semblaient au point mort. Le veto de Maggie de Block constitue une pierre d’achoppement dans le dossier de l’ouverture d’un éventuel centre d’accueil. La raison invoquée par la ministre fédérale de l’Asile et de la Migration – la même que son prédécesseur Theo Francken – est celle de l’appel d’air : ouvrir ce centre inciterait de trop nombreux migrants à venir dans nos contrées.

Face à cette situation d’incurie, un mouvement spontané lancé sur Facebook en appelait aux citoyens à prendre leur matériel de nettoyage ainsi que des vivres et à venir en aide aux migrants. “Si les politiques et autres parties responsables – les autorités fédérales, la ville de Bruxelles, la commune de Schaerbeek, la SNCB, De Lijn et l’exploitant du bâtiment – ne sont pas capables de proposer seulement des toilettes et en viennent même à répandre de fausses informations sur des épidémies, alors c’est à nouveau à nous, citoyens, que revient d’assumer le travail des autorités”, a déclaré Bert Van Vossele, initiateur de l’évènement qui a eu lieu vendredi dans l’après-midi.

Les politiques ont-ils enfin entendu l’appel ? Depuis quelques jours, des négociations “discrètes” ont repris entre la Région bruxelloise, les communes concernées et les cabinets des ministres en charge de l’Asile et de l’Intérieur en vue d’ouvrir ce centre d’accueil réclamé à cor et à cri par les acteurs associatifs. Peut-être le bout du tunnel se profile-t-il doucement à l’horizon des réfugiés.

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