Football: Pieds de plomb et gueule de bois

En cette année vierge de compétition internationale, les supporters belges n’ont pas les Diables pour les sortir de la torpeur d’un triste championnat domestique miné par les affaires.

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Après Éric Gerets et Daniel Van Buyten, un troisième Belge soulèvera la coupe aux grandes oreilles le 1er juin. Ils seront peut-être même quatre à avoir remporté la Ligue des Champions à l’issue de la finale en cas de victoire du Tottenham de Jan Vertonghen et Toby Alderweireld, ou si Simon Mignolet était amené à monter sur le terrain durant la finale et que Liverpool finissait par émerger. C’est que la semaine dernière, durant les demis, le foot belge s’est refait une fierté.

D’abord lorsque Divock Origi, revenu du diable vauvert, punissait la naïveté du grand Barcelone d’un plat du pied ultra-maitrisé dans le petit filet. Ensuite en admirant la solidité de la charnière défensive des Spurs. Une semaine de folie lancée par la patate quasi synonyme de titre de Vincent Kompany dans la lucarne du gardien de Leicester et conclu par le pénalty décisif d’Eden Hazard envoyant Chelsea en finale de Champions League. Autant de motifs de gloriole pour les supporters belges qui, depuis une dizaine d’années maintenant, regardent chaque week-end leurs illustres compatriotes briller dans les plus grands championnats. Mais les étoiles qui pétillent dans leurs yeux s’éteignent à mesure que nos joueurs prennent en âge.

Une saison blanche et sèche

Car il faut reconnaitre qu’il était temps que notre football, au sens large, retrouve des raisons de sourire. Depuis ce fatidique 10 juillet 2018 et la tête d’Umtiti dans les filets de Thibaut Courtois en demi-finale de Coupe du monde, il a plutôt tendance à se déliter. S’il n’est pas anormal d’être retombé de notre nuage après un Mondial constituant le meilleur résultat de l’histoire du foot belge en même temps que l’apogée de notre vie de supporter, la chute fut tout de même nettement plus lourde que prévu.

Il parait loin le temps de la fête sur la Grand-Place de Bruxelles. Depuis, nos Diables se sont écroulés en Suisse et se sont eux-mêmes privés d’un potentiel titre en Nations League, anecdotique parce qu’envolé, historique si nous l’avions glané. Les hommes de Martinez, dont les cadres étaient à l’infirmerie, ne méritaient pas de terminer l’année 2018 d’une telle manière. Mais c’était une première raison de faire la gueule. Et ce n’est pas la seule, loin de là. Les supporters belges ont également dû se taper cette triste saison de Pro League, marquée bien sûr par les affaires (nous y reviendrons), mais aussi par un niveau indigne de l’élite. Chacun de nos cadors a eu à traverser une période de crise. Si Bruges peut encore aller chercher le titre mathématiquement, il n’a pas produit le jeu que l’on attendait d’un champion sortant. Le Standard a alterné le chaud et le très froid. La Gantoise a foiré sa saison. Et que dire du Sporting d’Anderlecht, qui n’a connu que des turbulences au point de risquer une première non-qualification européenne depuis 55 ans. Heureusement que Genk a décidé d’allier plaisir et efficacité. L’équipe de Philippe Clément a proposé un jeu léché et basé sur la possession qui devrait lui ramener un premier titre depuis 2011. Mais la faiblesse de l’opposition était telle que les Limbourgeois n’ont pas souffert le moins du monde de leur petite baisse de régime en fin de phase classique. “Je ne suis pas tout à fait d’accord”, rétorque Thierry Luthers, voix et visage bien connus du public sportif de la RTBF. “Le suspense règne dans ces play-offs et je trouve qu’il y a eu une certaine constance cette saison en championnat. Bien sûr les play-offs 2 ont encore moins d’intérêt que d’habitude mais là on réfléchit à un moyen de les réformer.”

Il réfute également notre déception face à la récolte famélique de nos clubs belges en coupes d’Europe. “Certaines saisons sont meilleures que d’autres. Bon, cette année ce n’était pas terrible mais Genk a tout de même atteint les huitièmes de finale d’Europa League. Il y a deux ans, Anderlecht et Genk allaient jusqu’en quart.” On a connu Thierry Luthers plus sévère. Car cette saison, Gand s’est fait sortir en barrage d’Europa League. Anderlecht, dans un groupe de coiffeurs, et le Standard n’ont pas passé les poules. Bruges a été laminé par Salzbourg en 16e (certes après un parcours correct en Champions League) et Genk a été surpris par le Slavia Prague.

Enfin, l’Union belge a encore une fois saboté une Coupe de Belgique qui n’intéresse plus grand monde. Avec pour summum du ridicule le choix de la date de la finale, le mercredi 1er mai. “La programmer en plein milieu des play-offs est inimaginable, rigole Thierry Luthers. “Ils l’ont placé avant les play-offs, ils l’ont placé pendant, il était temps qu’ils comprennent qu’il fallait la mettre la finale après.” Ce sera le cas l’an prochain mais cela n’enlève rien au désintérêt total qu’a inspiré cette Coupe de Belgique, jusqu’à la victoire de Malines en tout cas. Car le titre du KV a bien failli foutre le bordel dans l’attribution des places européennes. Heureusement, l’UEFA devrait régler la situation en refusant d’octroyer un ticket pour les compétitions continentales à des clubs impliqués dans un scandale de matchs truqués. “Je ne m’inquiète pas pour l’Europe, l’UEFA est assez claire. Par contre je crains pour la compétition nationale. Malines va tout faire pour monter en D1A et la procédure s’annonce interminable. Si le championnat ne devrait pas commencer en retard, il n’est pas impossible qu’il débute avec 17 clubs au lieu de 16.”

Ce qui nous amène au Footbelgate, soit la vraie catastrophe de cette saison. “Le scandale a mis en cause beaucoup de monde, que ce soit les agents, les dirigeants, les joueurs et même les journalistes, qui doivent reconnaitre une certaine connivence avec certains acteurs du foot belge.” Thierry Luthers rappelle que les clubs belges vivent souvent du bon vouloir financier d’un seul homme et de l’argent des transferts. “Les recettes via le ticketing, le merchandising et le sponsoring restent stables alors que les frais augmentent. Le déficit d’exploitation est dès lors inévitable et il faut vendre. C’est pour cela que Mogi Bayat est incontournable, c’est un excellent revendeur.”

Culture de l’omerta

Nos institutions, dont la Fédération, doivent également se remettre en question. “Il y a une sorte de culture de l’omerta généralisée où tout le monde se connait et se protège. Plusieurs agents ont profité de la crédulité, de la médiocrité et de la vénalité de certains dirigeants.” Marc Coucke, président d’Anderlecht, a décidé de quitter son poste de président de la Pro League, estimant qu’un dirigeant de club n’avait rien à y faire. “Chez nous, on est constamment à la limite du conflit d’intérêt. Comment se fait-il que ce soit Bart Verhaeghe, président de Bruges et entrepreneur à l’origine, qui recrute le sélectionneur national? J’espère un nettoyage au cœur des différentes institutions dirigeantes et la clarification du rôle des agents. Mais également que le ruissellement se fasse mieux entre le foot professionnel et amateur.” Un foot amateur gangrené par l’argent noir. “Sans ça, ils peuvent difficilement survivre… Alors que le foot belge, ce sont aussi les milliers de joueurs qui tapent dans un ballon aux quatre coins du pays le dimanche.

La Belgique a encore recouvert son football de ridicule de manière plus ponctuelle. Notamment lorsque le procureur Kris Wagner a requis sept matchs pour le coup involontaire du Genkois Ruslan Malinovskyi sur Birger Verstraete. Devant l’incrédulité du club et des experts, la Commission des Litiges de l’Union belge a fini par acquitter l’Ukrainien. Mais s’est montrée nettement moins inspirée lorsqu’elle a blanchi le Club brugeois après les chants antisémites et homophobes de ses supporters. Un laxisme pas spécialement nouveau, on se souvient du “folklore” des chants anti– wallons provenant des tribunes de Genk. “J’attends que l’on prenne enfin au sérieux les problèmes de violence et de racisme dans les stades. Tant que les auteurs ne sont pas punis, ils continueront.

Mais c’est bien le Footbelgate, loin d’être clôturé, qui risque d’encore de déchainer les passions dans les mois qui viennent. “Le dossier n’a pas encore livré tous ses secrets. Je garde mes infos mais celui qui pense que ce scandale accouchera d’une souris se trompe. Cela prendra du temps, mais ces affaires impliquent tellement de monde que ce sera un gros séisme pour le foot belge.”

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