Comment le foot anglais s’est retrouvé à marcher sur l’Europe ?

Jamais un pays n'avait placé quatre de ses représentants dans les deux finales européennes. One shot ou début de l'hégémonie britannique ? Avant de répondre, on dit merci les Belges !

©Belga

Le foot est une histoire de détails. A un poteau, à quelques centimètres, à un lamentable raté de Dembélé près, le stade Wanda Metropolitano de Madrid accueillait l’Ajax et Barcelone en finale de Ligue des Champions le 1er juin prochain. Et on n’en parlait plus. Pourtant, à l’issue de deux miraculeux exploits, l’Angleterre est certaine de placer l’un de ses représentants sur le toit de l’Europe. Une première depuis 2008 et la finale entre Manchester United et Chelsea. En soi, voir le même pays envoyer deux équipes en finale n’a rien d’exceptionnel. Ce sera la septième fois depuis 2000. L’Espagne l’a fait trois fois, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie une.

L’Histoire s’est plutôt écrite hier. Une fois de plus, avec un petit accent belge. Après Origi mardi et le duo Vertonghen-Alderweireld mercredi, c’est Eden Hazard qui a envoyé Chelsea en finale d’Europa League. En transformant le penalty décisif, il a écrit une page importante du long livre du football anglais. Et le connaissant, il s’en fout. Mais les instances dirigeantes britanniques le remercient gracieusement car elles savent qu’elles vont pouvoir surfer durant quelques mois sur cette double confrontation anglo-anglaise.

Seconde zone

Arsenal-Chelsea le 29 mai, Liverpool-Tottenham trois jours plus tard. Le football anglais s’apprête à vivre la plus belle des semaines. Les amoureux de la Premier League, qui voient depuis toujours le championnat anglais comme le meilleur du monde, frôlent l’AVC rien que d’y penser. Parce que non, il n’était pas le meilleur championnat du monde. « Les clubs anglais ont toujours fait partie des meilleurs, mais ces dernières années ils stagnaient derrière le Real, le Barca, le Bayern, et même la Juve et l’Atletico. Les joueurs du top absolu étaient dans ces équipes-là, explique Guillaume Gautier, journaliste pour Sport/Foot Magazine. Les anglais récupéraient les joueurs de seconde zone. Jusque récemment, très peu de leurs joueurs auraient pu prétendre à une place de titulaire au Real ou au Barca. »

Les clubs anglais n’avaient pas su amorcer le tournant radical qu’a connu le foot européen à l’aube des années 2010, basé sur la possession et sublimé par le Barca de Guardiola. « Les Britanniques étaient en-dessous tactiquement et ne disposaient pas d’un régulateur au milieu aussi fort que les Xavi, Modric, Kroos ou Schweinsteger. Même contre les clubs moyens d’Espagne, comme Valence, Séville ou Villareal, les Anglais ramassaient des rames. « 

De l’argent et des coachs

Comment expliquer qu’une compétition qui a longtemps davantage valu pour son sens du spectacle et de la mise en scène que pour son niveau pèse à ce point sur l’Europe cette saison ? Paradoxalement, c’est la stabilité des clubs qui régnaient sur le monde du foot qui a propulsé les clubs anglais vers l’élite. « Le Barca, le Real, le Bayern étaient tellement forts qu’ils ont commencé à moins recruter. Des joueurs comme De Bruyne ou Pogba ont donc rallié l’Angleterre parce qu’ils savaient qu’ils y seraient titulaires. Aujourd’hui ils font partie du gratin, mais à leur départ, ils n’étaient pas les meilleurs à leur poste. »

Cette propension à recruter, non pas les meilleurs joueurs, mais plutôt des gamins en fin de formation prêts à devenir des cracks, induite aussi par l’explosion des droits TV et des budgets infinis des clubs anglais, leurs a permis de construire des équipes chaque année plus solides parce que pensées à moyen terme par les meilleurs coachs de la planète. « C’est l’autre raison du retour en grâce du foot anglais. Il héberge aujourd’hui Guardiola, Klopp, Pocchetino, Sarri, Emery… qui ont importé le foot européen au cœur du jeu anglais traditionnel. » Un mélange salvateur qui offre aujourd’hui des matchs à 200 à l’heure.

Les Anglais se sont enfin adaptés au football pratiqué le mardi et le mercredi sur les autres pelouses européennes, en y mêlant leur fameux esprit british. « L’impact de Jurgen Klopp est frappant. On pouvait leur reprocher beaucoup de choses mais les Anglais ont toujours été les plus impliqués quand il s’agit de courir pendant nonante minutes. Le problème était qu’ils couraient n’importe comment. Klopp a structuré cette fougue en un pressing constant, portant la possession au top de l’intensité. »

L’arrivée massive de coachs étrangers a augmenté de manière spectaculaire le niveau du championnat anglais. « On vendait la Premier League comme une compétition où tout le monde pouvait battre tout le monde. Ce n’était pas parce que les petites équipes étaient fortes, plutôt parce que les grands ne l’étaient pas assez. Aujourd’hui, Liverpool et City se baladent et les équipes du Top 6 se tirent vers le haut. »

Le réveil des ogres

Les Anglais doivent tout même reconnaître que si la finale de Champions League est des plus inattendues, celle d’Europa League est dans l’ordre des choses. Car concrètement, il aurait été assez étonnant de ne pas retrouver un tel dénouement vu les forces en présence. « Arsenal a eu un vrai parcours, en devant éliminer Rennes, Valence et Naples et compte avec Unaï Emery un vrai coach de Coupe d’Europe. Mais Chelsea… » Les coéquipiers d’Eden Hazard se retrouvent en effet en finale après avoir écarté Malmö, le Dynamo Kiev, le Slavia Prague et Francfort. Une promenade de santé.

Mais soit, l’Angleterre a cette saison d’ores et déjà marqué l’histoire. Peut-on dès lors s’attendre à la voir devenir la nouvelle référence européenne après dix ans d’une hégémonie espagnole parsemée d’une touche d’allemand ? Pas spécialement. Car les clubs que Guillaume Gautier a régulièrement pris en exemple recommencent à recruter des « projets de joueurs ». Le Barca a déjà signé Frenkie De Jong, le Real prévoit Hazard et a fait venir le jeune Luka Jovic. « Si Frenkie De Jong avait rejoint Barcelone il y a deux ans, avec le même niveau, il n’aurait jamais joué. Pareil pour Hazard, qui n’aurait pas été titulaire au Real du temps de Cristiano Ronaldo ou Eriksen, que tout le monde voit à Madrid alors que personne n’y aurait pensé il y a un an. » Il sera donc extrêmement intéressant d’observer la réaction de clubs piqués au vif par l’actuelle insolence anglaise et dont la riposte est certainement déjà prête.

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