Jean Wyllys : « J’ai décidé de continuer à vivre et militer pour la démocratie »

L'ancien député brésilien a rallié l'Europe pour sauver sa peau. De passage à Bruxelles, il a dépeint la vie des minorités sous Bolsonaro et dévoilé le stratagème qui l'a placé au pouvoir.

© Belga

En janvier, Jean Wyllys, seul député brésilien ouvertement homosexuel, abandonnait son mandat à la Chambre et quittait le Brésil de peur de se faire éliminer par le pouvoir en place et ses sympathisants. Exilé à Berlin, cette figure de la lutte en faveur des minorités était à Bruxelles cette semaine. Accueilli dans les locaux d’Amnesty Belgique, Jean Wyllys a d’abord décortiqué, devant une audience aussi fournie que captivée, les mécanismes qui ont placé Jair Bolsonaro au pouvoir. « Les choses ont changé lors de l’impeachment (ndlr: la mise en accusation) de Dilma Rousseff en 2016. A partir de là, l’idée même des droits humains n’a eu de cesse d’être diffamée. Les attaques envers les minorités sexuelles, culturelles, religieuses… se sont multipliées. » Des attaques qui, selon l’ancien député fédéral de Rio de Janeiro, se sont accompagnées d’une intense campagne de dénigrement du Parti des Travailleurs (PT), au pouvoir depuis 2003, via successivement Lula et Rousseff.

Lorsque cette dernière était présidente, Wyllys était dans l’opposition. Il n’a donc pas d’intérêt particulier à défendre les deux ex-président.e.s, si ce n’est protéger sa vision de la démocratie. « Le gouvernement de Lula a défendu l’Etat social, mais ce n’était encore qu’un embryon, le début d’un long processus brisé par la confusion organisée par la droite brésilienne. Depuis 2016, la droite et les entreprises bombardent la population avec des infos sur la corruption des membres du PT. Tout à coup, les politiques sociales ont été liées à de mauvaises activités d’un mauvais gouvernement. La droite a placé la corruption au centre du débat politique. Dans la tête des citoyens, le PT était corrompu, le gouvernement était corrompu et la gauche était corrompue. » Il rappelle que si, bien sûr, le PT était touché par la corruption, elle gangrène toute la société brésilienne et n’est pas l’apanage de la gauche.

Pour la droite, il était temps d’endiguer les succès du PT, fort de ses quatre victoires lors des quatre dernières élections présidentielles. C’est dans ce cadre marqué par la confusion qu’est apparu Bolsonaro. « Personne au Brésil ne peut se dire étonné ou affirmer qu’il ne savait pas. Tout cela est prévu depuis l’impeachment de Dilma Rousseff en 2016. Ceux qui étaient sensibles aux arguments de Bolsonaro et ses partisans ont accepté des choses intolérables durant la campagne. Des déclarations, des attaques mais également des assassinats. » En mars 2018, les injonctions de Bolsonaro sont entendues. Marielle Franco est assassinée. Opposante politique et militante des droits humains, elle incarnait avec Jean Wyllys la lutte de la communauté gay. Son meutre et celui d’un couple homosexuel, encouragés par les discours haineux, en pleine campagne présidentielle auraient dû servir d’électrochoc. Elles n’ont pourtant pas ému outre mesure les institutions brésiliennes. « Nous n’avons noté aucun rejet moral de la part des médias et la justice est restée muette. Ce n’est pas un hasard, l’idée était d’empêcher le candidat de Lula, Fernando Haddad, de devenir président. »

Permis de tuer

Vu de chez nous, Jair Bolsonaro a davantage le profil d’un vilain de James Bond que celui d’un président du plus grand pays d’Amérique du Sud. Les paroles de Jean Wyllys ne font que confirmer cette image de dictateur. « Il a clairement indiqué qu’il n’acceptait aucune opposition et qu’il était favorable à la torture et à l’élimination de ses opposants. Il a insisté sur des mesures d’armement pour les plus riches, de manière à les voir prendre encore davantage l’ascendant sur les pauvres et les autochtones. Actuellement, les populations indigènes sont les plus vulnérables, alors qu’elles ont un rôle essentiel à jouer dans la protection des forêts et la lutte contre le réchauffement climatique. » Mais Bolsonaro ne s’encombre pas d’une quelconque conscience environnementale. Outre cet accès facilité aux armes pour les élites, le président a aussi élargi le permis de tuer des policiers brésiliens. « Officiellement, la peine de mort n’existe plus au Brésil. Mais les exécutions extrajudiciaires contre les Noirs et les populations des favelas sont devenues endémiques. Des milices policières se sont mises en place dans les quartiers. »

Sous Lula, les droits des homosexuels s’étaient améliorés. L’ex-président avait notamment embrassé le drapeau arc-en-ciel. Le symbole pesait. C’est peu dire que l’investiture de Bolsonaro a tout foutu en l’air. « Il a toujours parlé de son dégoût pour les homosexuels, a expliqué qu’il renierait son fils s’il l’était gay et que cela se règlerait au bâton. Le président a clairement légitimé la violence envers les minorités. »

Garder espoir

C’est lorsque son amie Mariella Franco est assassinée que Wyllys comprend que rester au Brésil consisterait à vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. « Mon mandat s’exprimait en faveur des Droits humains, de l’aide aux minorités, de l’Etat de droit au Brésil. Il s’opposait aussi aux fondamentalistes religieux qui ont poussé Bolsonaro dans le dos. Je devenais une menace pour ceux qui se battent contre les minorités. Aujourd’hui, j’ai dû quitter mon pays. On n’a qu’une vie et j’ai décidé de continuer à vivre et militer pour la démocratie. » Une question nous brulait les lèvres depuis plus d’une heure, Jean Wyllys a fini par y répondre. « Comment des intellectuels, des libéraux, et des membres des élites économiques et politiques de ce pays ont pu accepter tout cela ? C’est simple. Une réforme de la protection sociale se met actuellement en place au Brésil. Elle renforcera la position des plus riches et va amoindrir celle des plus pauvres. Les élites, elles, tolèrent. »

C’est via la question d’une jeune étudiante brésilienne en échange en Belgique que se conclut la conférence. Au fil de son intervention, sa voix tremble et ses yeux se mouillent. Elle demande, en portugais, ce que Jean Wyllys a à dire à ceux qui devront rentrer au pays dans ce contexte dictatorial. « Si je restais, je mourais. Mais sans le vouloir, ils m’ont donné le pouvoir de défendre la démocratie à distance. Il est important de ne pas se laisser aller au désespoir. Lorsque l’on est désespéré, on n’agit pas. Ce n’est pas facile, mais vous devrez agir, alors gardez espoir. »

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