Chirurgie de l’obésité: le suivi-post opératoire trop négligé

La chirurgie anti-obésité se généralise, et la tendance devrait encore se renforcer. Mais les suites de l’opération sont souvent délicates. Le corps doit s’adapter à de nouveaux besoins. Et l’esprit, à une nouvelle image de soi.

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La première fois que l’on rencontre Olivia, dont la finesse des traits s’allie à un goût certain en matière vestimentaire, il est impossible d’imaginer que son adolescence a été marquée par des années d’obésité morbide. “ Les gens ne me croient pas quand je leur explique que j’ai dû me faire placer un bypass réduisant le volume de mon estomac il y a cinq ans. ” Son copain, qu’elle a rencontré après l’opération, ne l’a appris qu’après un bon moment de relation. “J’ai mis du temps avant de le lui dire. Je ne lui montrais pas de photos de moi avant et on ne parlait pas trop de mes cicatrices. Il pensait qu’elles étaient les conséquences d’un accident de voiture.”

Aujourd’hui, si les chiffres sont difficiles à confirmer, les spécialistes estiment à environ 16.000 le nombre d’opérations de l’estomac pratiquées chaque année en Belgique. Et récemment, les Mutualités Libres ont annoncé que le nombre d’opérations qu’elles avaient remboursées avait augmenté de 82 % en 6 ans. Une hausse exponentielle que l’on noterait d’ailleurs un peu partout dans le monde. Sans surprise, puisque le taux d’obésité ne cesse d’augmenter, et avec lui le diabète, l’hypertension ou les troubles cardiovasculaires. Alors que l’obésité morbide ferait perdre huit ans d’espérance de vie à une femme et dix ans à un homme, une récente étude anglo-danoise prévoit qu’un humain sur quatre sera obèse en 2045. Les raisons sont évidentes: malbouffe et sédentarité.

J’avais confiance en la médecine et je n’avais pas peur

La chirurgie bariatrique tend donc à devenir une des opérations les plus courantes de notre époque. Mais si sa pratique se généralise, c’est aussi grâce à ses bons résultats et au bouche à oreille qui les entoure. “L’opération a été dédramatisée en même temps qu’elle a évolué, signale François Terryn, chirurgien à la Clinique de l’obésité du CHU de Namur. Il y a dix ans, on mettait 3-4 heures à placer un bypass. Aujourd’hui, c’est fait en moins de une heure. Elle est également beaucoup moins taboue, au point que certains restaurants proposent des cartes adaptées aux personnes qui ont été opérées. » Les médecins rappellent tout de même qu’elle ne doit intervenir qu’en dernier recours, après plusieurs tentatives de régimes.

Fuat Kozlu, père de famille namurois, s’est fait placer un bypass il y a deux ans. Son histoire est un peu spéciale. D’un naturel costaud, il n’a jamais trop souffert de son apparence physique. Mais certains changements dans sa vie ont fait exploser son poids. Une reconversion professionnelle notamment, lorsqu’il devient autocariste. Les horaires décalés de son nouveau boulot accélèrent sa prise de poids et un jour, il décide de se faire opérer. Il évite alors d’écouter les “anecdotes” qui tournent autour de lui. “Chacun a une histoire à raconter, un décès, un échec. Moi, j’avais confiance en la médecine et je n’avais pas peur.” Mais le bilan préopératoire révèle un problème cardiaque que les médecins veulent traiter en priorité. “Je n’avais plus que la perte de poids en tête. J’ai alors promis que je serais au taquet avec mon cardiologue après le placement du bypass. J’étais sincère et ils ont fini par accepter.” De ce récit découle probablement une partie des raisons de l’assiduité de Fuat envers le suivi postopératoire.

Mais ce n’est pas toujours le cas. Au contraire, le suivi de l’opération bariatrique est régulièrement négligé. Un rapport de l’Académie de médecine française pointait en février le taux catastrophique de suivi postopératoire en Europe. Si l’opération de l’estomac, que ce soit via un bypass ou une ablation, constitue la meilleure solution sur le long terme, elle n’exempte pas les patients d’efforts à fournir et ne doit pas être vue comme le remède miracle à leurs problèmes de poids. Sauf que ces efforts, indispensables au succès à long terme de l’opération, semblent parfois trop contraignants. “Il peut leur arriver d’oublier parce que tout se passe bien. Ou alors ils savent qu’ils vont se faire engueuler parce qu’ils ont repris trop de poids, sourit le Dr van Vyve, chirurgien à la clinique Saint-Jean de Bruxelles. Il y a une chose que les patients doivent comprendre, c’est que l’obésité est une maladie chronique. L’opération les soigne mais ne les guérit pas. C’est un travail sur le long terme.” Les institutions médicales ont aussi une responsabilité dans ce suivi qui prend du temps et qui semble difficile à gérer au quotidien pour certaines structures ne s’encombrant pas des bilans pré- et postopératoires. “La phase préparatoire dure plusieurs mois et est constituée d’une dizaine d’examens essentiels pour juger de l’état du patient. Je prêche pour ma chapelle, mais les résultats sont meilleurs quand on se fait opérer dans une clinique disposant d’une équipe complète qui peut s’occuper de chacun de manière personnalisée”, explique le Dr Terryn.

Parmi les risques principaux liés à la négligence du suivi, les médecins insistent sur les carences qui peuvent s’installer chez le patient. Après l’opération, ses habitudes alimentaires changeant totalement, son corps sera privé de certains nutriments qui devront, parfois durant toute la vie, être compensés par la prise de vitamines. “D’autant que les carences sont vicieuses, n’apparaissant parfois que plusieurs années plus tard, explique le Dr van Vyve. Beaucoup de patients oublient leurs vitamines, pensant aller bien alors que leur corps manque d’éléments essentiels.

Dans la tête…

Des critères du suivi abordés par François Terryn, l’aspect psychologique de l’opération de l’estomac est celui dont nous avons le plus discuté avec Fuat et Olivia. Pas particulièrement à dessein, mais parce qu’il est chaque fois arrivé sur le tapis assez rapidement. Tous deux s’accordent à dire que depuis l’intervention, ils ne sont plus les mêmes personnes. “Pour m’intégrer, je disais oui à tout, analyse Olivia. Aujourd’hui, j’assume mieux mes humeurs.” Personne n’est préparé à voir ses interactions sociales totalement chamboulées du jour au lendemain. C’est pourtant ce qui arrive à ceux qui perdent plusieurs dizaines de kilos d’un coup. Après l’opération, Olivia n’est pas sortie de chez elle durant sept mois. “Je perdais mes cheveux, mes ongles, je faisais des malaises… Je ne pouvais pas sortir, ne sachant pas si j’allais vomir ce que j’ingurgitais.” Il y a également eu la terrible épreuve du miroir. “En perdant 55 kilos en 9 mois, l’excès de peau était inévitable. J’ai eu beaucoup de mal à accepter mon nouveau corps. J’étais plus complexée après qu’avant… Heureusement, j’ai pu faire de la chirurgie réparatrice. »

Fuat, lui, a eu la chance de ne pas souffrir de cet excès de peau. Ce sont surtout les changements alimentaires qui ont marqué les premiers mois. “J’étais triste de ne plus pouvoir manger de pain alors que j’adorais ça… Mais globalement, je pense que j’ai eu beaucoup de chance après mon opération. Je n’ai jamais été malade, je ne me prive de rien, je n’ai pas vraiment de complexe sur mon physique et j’ai pu compter sur le soutien de ma famille.

En réalité, l’entourage des personnes opérées constitue une arme à double tranchant. “Certains aident, certains sabotent, par méchanceté ou par jalousie, signale le Dr Terryn. Il arrive par exemple que des couples explosent après l’opération. J’ai déjà reçu des lettres d’insultes de maris furieux que leur femme soit partie.” Même lorsque l’entourage pense être bienveillant, il ne se doute pas de ce qu’il se passe dans la tête d’un ancien obèse et en arrive à le blesser. “En se faisant opérer, les patients quittent leur zone de protection, explique le Dr van Vyve. Il y a souvent une raison pour laquelle on devient obèse. Et si l’opération permet de sauver des vies, elle ne résout pas les problèmes plus profonds…

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