Au Sri Lanka, un jour d’attentats

Passer ses congés de Pâques sur une île paradisiaque, c’est une chance assez banale. Cette heureuse trivialité prend un relief particulier lorsqu’une série d’attentats vient la bousculer…

©Belga Images

Dimanche 21 avril, 10h00, une plage au nord-est du Sri Lanka. On marche vers le Tonic’s Beach Side Restaurant qui sert d’excellentes salades et des crabes grillés. C’est là qu’on attendra, en famille, le départ pour Anuradhapura, patrimoine mondial de l’Unesco, une ville sainte bouddhiste, belle, paraît-il, à couper le souffle. Le transport est prévu pour midi. La paillote tenue depuis 5 ans par une Anglaise originaire des faubourgs de Londres fera, avantageusement, fonction d’abribus… Des routards de tout âge et de toute nationalité composent l’essentielle de la clientèle. Soudain, une série d’alertes anime les smartphones de l’assemblée. Puis une autre. Puis encore une autre. Cette insistance pousse les quelques personnes qui ne consultaient pas leur compagnon numérique à s’en emparer. 

« Sir, do you know something about cables ? ». Nous voilà démasqué. Juste un instant, par un réflexe mystérieux et contradictoire, on a envie de répondre « No, I am sorry, I don’t ». Mais l’heure n’est pas aux pudeurs paresseuses. Alors, on se lève et avec une autorité superstitieuse, on entreprend de vérifier les branchements du projecteur. Voilà, une des sorties de l’ampli est défectueuse, on choisit de diffuser le son en mono sur les deux enceintes. Pendant un court instant on devient le centre d’attention de la gargote. Cette victoire technique sera récompensée par deux cafés offerts par la patronne.

Tonic’s Beach Side Restaurant ©Gauthier De Bock

Plus de 350 morts

En attendant, les images défilent sur l’écran géant et atterrent. Certains ne peuvent y croire. « But it is here ?! », s’exclame une jeune Américaine. On la comprend. Le contraste est saisissant. Le vent souffle légèrement sur la plage et berce les drapeaux indolents. La mer luit d’un azur d’argent. L’écran, lui, diffuse le manège des ambulances dont certaines partent d’une église située à quelques kilomètres. Le nombre d’explosions et de victimes ne cesse d’augmenter. Quatre, cinq, six, sept, huit. Quarante-deux. Quatre vingt. Cent dix. Cent quatre-vingt. Plus de trois cents. Clare, la tenancière britannique, s’inquiète. Beaucoup plus pour son personnel que pour elle-même nous confiera-t-elle en anglais. « Les annulations ont déjà commencé. Tous mes bungalows étaient réservés. En une heure, trois sont à présent libres ». Trente euros par nuit. Une affaire qui vient de faire les frais de l’immédiateté mondiale de l’information.

« Bad place, we have to get out of here ». Sarwa, notre chauffeur est nerveux. Mais il a le tact de ne dévoiler ses pensées qu’à nous. Il a déjà fallu rassurer notre petit garçon. « Papa, les attentats vont-ils venir jusqu’ici ? ». On comprend l’inquiétude tant de l’enfant que de l’adulte. Les gilets de sauvetage qui équipent toutes les chambres des hôtels de la région symbolisaient l’imminence d’un danger. En décembre 2004, le tsunami avait, ici, sur cette côte nord-est, tué des milliers de personnes. Pour un petit garçon de neuf ans, les attentats peuvent, donc, maintenant, arriver jusqu’ici, comme hier la vague mortelle. Sarwa, lui, possède une information supplémentaire. L’hôtel où nous avons convenu par facilité de nous retrouver appartient au même groupe que le Cinnamon Grand Hotel de Colombo où un terroriste, déguisé en serveur et portant un plateau, s’est fait exploser au milieu de la foule du petit-déjeuner quelques heures auparavant. Il s’agit de déguerpir à toute vitesse d’une cible potentielle.

C’est avec un certain soulagement que nous quittons cet endroit investi de dizaines de militaires armés. Sur la route déserte, on croise, deux motos montées par des hommes des Forces Spéciales, puis, un tracteur tirant une remorque garnie de soldats de l’Armée de Terre. Notre petit garçon dispense ses connaissances glanées en jouant à Fortnite. « Tu as vu, papa, ils sont équipés de « A.R. ». Des Assault Rifles ». Un instant, on se surprend à considérer les jeux vidéos avec bienveillance. La réalité, dans de telles circonstances, s’en trouve comme adoucie.

Nous sommes à 200 km de l’Aéroport de Colombo. Soit à quatre heures de route. On songe à la famille française qu’on vient de croiser et qui s’en allait visiter le Nord du pays à bord d’un tuk-tuk loué. Le père au guidon, la mère, la fille et les sacs à dos à l’arrière. De vrais baroudeurs : conduire au Sri Lanka est une variation ininterrompue de la question théologique première : « Dieu existe-t-il ? ». L’anarchie apparente pour partie, réelle pour l’autre, du trafic met à l’épreuve la foi du croyant mais également celle du plus acharné des athées.

Fuir ou poursuivre les vacances?

La famille française d’aventuriers modernes est toutefois perplexe quant à ce qu’il convient de faire. Continuer leurs pérégrinations pendant deux semaines ? Annuler ? « Au premier signe d’affrontement communautaire, moi, je reviendrais en France » commente notre chauffeur. « Parce que ce pourrait être la motivation première des terroristes : déclencher une nouvelle guerre civile continue-t-il. Du reste, c’est une excellente idée d’avoir bloqué les réseaux sociaux » assène-t-il.

Dans le minibus, l’ambiance n’est pas tout à fait détendue. Nous serons arrêtés six fois par des soldats et des policiers armés jusqu’aux dents à des check points. Nous avons dû demander une autorisation de circuler pendant le couvre-feu. Arrivés à l’aéroport, nous descendrons sur le bord de la route pour rejoindre la cohorte de voyageurs tirant leurs valises pour franchir les derniers 500 mètres. Tous les véhicules sont inspectés avec des chiens et des miroirs pour éviter qu’un nouvel attentat ne se produise. Les démineurs ont fait exploser une camionnette piégée, il y a moins de six heures à quelques centaines de mettre. « L’attentat est arrivé jusqu’ici » commente notre petit garçon

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