Se faire greffer des cheveux à Istanbul: récit d’un business qui cartonne

Tous les chemins pour une greffe de cheveux bon marché doivent-ils mener à Istanbul? 100.000 hommes s’y rendent en tout cas chaque année.Témoignage.

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Levent n’est certainement pas le plus beau quartier de la capitale turque. Niché sur la rive européenne du Bosphore, il est surtout prisé par la jeunesse stambouliote pour ses boîtes de nuit branchées et ses immenses centres commerciaux. C’est pourtant ici que se trouve l’hôtel de Quentin (nom d’emprunt). En février dernier, ce Belge de 35 ans et sa compagne débarquent dans l’établissement 4 étoiles pour un séjour d’une semaine. Quelques heures plus tôt, le couple a eu droit à un accueil personnalisé à l’aéroport Atatürk, avant d’être conduit directement à l’hôtel. Un citytrip réglé comme du papier à musique par une agence de voyages. Sauf qu’Esthetic Planet n’est pas un tour-opérateur comme les autres. Son credo: le tourisme médical. Le lifting mammaire, les soins dentaires et la coloration des yeux figurent en bonne place dans son catalogue. Avec toujours un point commun: une opération à prix cassé dans un pays ensoleillé.

Pour Quentin, il s’agit d’implants capillaires. Et donc de la Turquie. Quelque 100.000 hommes s’y rendent chaque année pour mettre fin à leur calvitie. Des transplantations capillaires qui rapportent la bagatelle d’un milliard d’euros par an à l’économie locale. “Les greffeurs là-bas sont bien moins taxés qu’ici”, glisse un spécialiste belge du cheveu. Et pour ces cliniques turques, la Belgique, à l’instar de ses voisins européens, représente un juteux marché au potentiel sous- exploité.

Dans notre pays, la calvitie concerne 4 millions d’hommes de 20 à 50 ans. Pour Quentin toutefois, un passage dans une salle d’opération de l’ancienne capitale ottomane ne relevait pas de l’évidence. Le chemin de la réflexion a été long. “J’avais évidemment beaucoup lu sur le sujet depuis longtemps. La Turquie, c’est connu. Mais il y a un côté inquiétant. Tu n’es pas dans ton pays et tu confies quand même le dessus de ta tête à quelqu’un, ce n’est pas rien”, explique le restaurateur bruxellois.

4.200 €, avion et hôtel compris

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Quentin souffle ses 20 bougies quand le problème survient. Il consulte évidemment un dermatologue. Deux possibilités s’offrent à lui: un spray et un médicament à ingérer. Le premier ralentit le processus de calvitie, le second le stoppe. Le jeune homme opte pour le spray. Les nombreux maux attribués aux pilules sur les forums en ligne ne le rassurent pas. Pourtant, rassure Ornella Accaputo, chirurgienne dermatologue à l’hôpital Érasme et spécialiste du cheveu: “Il y a beaucoup de désinformation. Il est question de rendre impuissant ou dépressif. Mais c’est faux”. Quoi qu’il en soit, à 25 ans, Quentin doit se décider à pousser la porte d’un chirurgien esthétique. Il est curieux. Il veut savoir ce que lui coûterait une nouvelle chevelure. Verdict? 5.000 euros.

Les années continuent ensuite à passer et les cheveux à tomber. Surtout ces deux dernières années. Si vous aviez croisé Quentin l’été dernier, vous n’auriez sans doute pas remarqué tout de suite l’état avancé de sa calvitie. Le jeune homme était passé maître dans les techniques de réarrangement des cheveux pour donner le change. Mais pour le principal intéressé, c’était devenu une obsession. “On complexe énormément. On y pense souvent. On a peur d’un coup de vent ou que la coiffure bouge la nuit quand on dort avec une fille. Il faut bien se dire qu’on ne le fait pas pour plaire aux autres, on le fait pour soi. Je ne m’aimais pas comme cela”, explique-t-il.

L’aggravation de la situation le pousse à demander en juillet dernier un nouveau devis. L’ardoise monte désormais à… 11.000 euros. Trop cher évidemment. “Mais je voulais faire quelque chose. J’ai étudié les différentes possibilités. Il existe par exemple la pose d’un postiche très réaliste. Mais ce ne sont quand même pas des vrais cheveux et ça coûte genre 3.500 euros pour les changer chaque année. Tu fais vite le calcul. En Turquie j’ai payé 4.200 euros avec l’avion et l’hôtel.” Les techniques de greffe ont nettement évolué en dix ans. “L’aspect pouvait être affreux avant. Vous ressembliez à une poupée. Cela a beaucoup changé”, explique Ornella Accaputo.

Une des méthodes les plus courantes, choisie par Quentin, consiste à aller chercher les cheveux dans le cou pour les replanter ailleurs. “Le réservoir n’est pas infini. On a chacun un capital capillaire. Le mien était un peu plus limité qu’attendu et j’ai été remboursé sur place de quelques centaines d’euros, car on n’avait pas pu en implanter autant que prévu.” L’ensemble du processus lui permettant de retrouver un crâne plus touffu s’est avéré d’une facilité déconcertante. “C’était même banal. Si j’avais su, je l’aurais fait plus tôt”, insiste-t-il.

Deux mois après avoir appelé l’entreprise française et obtenu un devis sur la base de photos, il décollait déjà. Sauf que les citytrips capillaires en Turquie, notre dermatologue n’en est pas très fan. “Il faut toujours d’abord un traitement médical. La greffe, c’est le dernier recours. On corrige ce qu’on peut à la fin, mais ce n’est pas le traitement miracle. Beaucoup de gens vont en Turquie, mais il faut savoir que ce sont des greffeurs là-bas, pas des médecins. En Belgique, c’est différent, explique Ornella Accaputo. Si quelqu’un va en Turquie, il doit absolument continuer en Belgique avec un encadrement médical. Si vous ne faites rien, après 10 ou 15 ans, les greffes peuvent évoluer et vous vous retrouvez avec quelque chose d’horrible.” Quentin ne regrette pas en tout cas. L’opération lui a changé la vie. “Je me sens beaucoup plus sûr de moi après avoir passé ce cap. J’ai perdu un complexe”, s’enthousiasme-t-il. Sauf que ni l’agence française ni la clinique turque ne lui avaient parlé de l’importance d’un suivi médical…

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