La liberté de la presse recule partout, même chez nous

Sous la pression de gouvernements de plus en plus autoritaires, les journalistes ne parviennent plus à exercer leur métier en liberté. Même la Belgique perd deux places au classement mondial annuel publié par Reporters Sans Frontières ce jeudi...

La liberté de la presse recule partout, même chez nous

Fait-il encore bon être journaliste en Belgique ? En plus des conditions de travail de plus en plus compliquées et la précarisation de l’emploi, la liberté de la presse se détériore. S’il fait encore figure de bon élève, notre pays recule de deux places au classement (9ème) établi chaque année par l’ONG Reporters Sans Frontières (RSF).

En cause notamment, la mise en place récente d’une circulaire qui vise soit-disant « à mieux organiser la communication entre la justice et les médias belges ». Ce texte qui permettra à un magistrat de contrôler un reportage avant sa diffusion et de décider ce que le public belge verra ou pas a fait bondir la profession. La Constitution belge stipule que « la presse est libre » et que « la censure ne pourra jamais être établie« . La mesure est donc en contradiction directe avec le texte fondateur du Royaume…

Cette restriction à la liberté d’informer est d’autant plus mal perçue dans les médias qu’elle survient après l’arrestation arbitraire momentanée par la police de journalistes de la RTBF en juin 2018 (dans le cadre d’un reportage sur un camp de migrants). En outre, les journalistes ont fait état ces derniers mois de manque de moyens… Le 23 février dernier, des salariés se sont mis en grève pour dénoncer le manque de personnel au sein du service public, au moment où l’Association des journalistes belges votait une motion de soutien aux employés de L’Avenir, confronté à un plan de restructuration.

RSF déplore également la décision prise par RTL TVI – qui a licencié un cinquième de son personnel depuis 2017 – d’écarter la polémiste Emmanuelle Praet en novembre 2018. La chroniqueuse avait pris position sur les gilets jaunes dans l’émission C’est pas tous les jours dimanche, pointant le fait qu’ils avaient « toujours voté pour les mêmes en Wallonie » et que « aux dernières élections, Ecolo a fait un bond, que toutes ces taxes que vous avez sont des taxes environnementales, alors, aux prochaines élections, réfléchissez quand même un peu. » Des propos qui avait fait bondir la coprésidente des Verts Zakia Khattabi. Le Premier ministre Charles Michel et son ex-collègue au gouvernement Theo Francken avaient de leur côté apporté leur soutien public à la journaliste.

Plus récemment, le fonds de pension liégeois Ogeo Fund a déposé plainte et réclamé 500 000 euros à trois journalistes qui ont révélé certaines de ses pratiques. Le fonds de pension leur reproche d’avoir publié des informations qu’il estime non recoupées et non vérifiées. David Leloup, l’un des « accusés » déplore des accusations « grotesques » et « une volonté manifeste de nuire au journalisme« . De nombreux représentants d’organes de presse les soutiennent, dénonçant une tentative d’intimidation.

En Europe et dans le monde

Le podium mondial de la liberté de la presse est entièrement scandinave. La Norvège conserve sa première place devant ses voisins finlandais et suédois. Les Pays-Bas, le Danemark, la Suisse, la Nouvelle-Zélande, la Jamaïque, la Belgique et le Costa Rica complètent le top 10. Aux trois derniers rangs du classement, on retrouve l’Erythrée, la Corée du Nord et le Turkménistan.

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En Europe, outre certaines menaces physiques, les journalistes sont soumis à de nombreuses formes d’intimidation et de pression, et à un harcèlement judiciaire croissant. Les milieux mafieux restent « l’un des pires prédateurs des journalistes d’investigation », rappelle Reporters Sans Frontières. Si la problématique est particulièrement importante en Italie (43e du classement), où une vingtaine de journalistes vivent sous protection, la menace touche désormais curieusement des pays du haut du classement comme les Pays-Bas (4e), où deux spécialistes des organisations criminelles font l’objet d’une surveillance policière. L’ONG constate également une recrudescence du cyberharcèlement contre ceux qui enquêtent sur le crime organisé ou les affaires religieuses, notamment en Suède (3e).

Dans des États dits « véreux », comme le Monténégro (104e) ou la Bulgarie (111e et dernier pays européen), les journalistes sont menacés par le système judiciaire. Des pressions du pouvoir ont aussi été relevées entre autres en Roumanie (47e et pays qui occupe actuellement la présidence du Conseil de l’Union européenne) et à Malte (77e). En Serbie (90e), un maire a commandité l’attaque d’un journaliste enquêtant sur des affaires de corruption…

« Rhétorique anti-média » 

RSF s’inquiète par ailleurs de la « rhétorique anti-média » qui se libère un peu partout en Europe. En France (32e) notamment, la haine des journalistes, légitimée par des personnalités politiques de premier plan, a débouché sur de nombreuses agressions lors des manifestations des gilets jaunes. À cela se sont ajoutés les dizaines de cas de violences policières, principalement contre les photojournalistes. Enfin, RSF souligne que les adversaires des médias recourent de plus en plus aux procédures « bâillon », autrement dit des plaintes en diffamation visant plus à intimider et à faire taire les journalistes qu’à obtenir réparation, citant notamment les cas du groupe Vinci et de Vincent Bolloré en France… et Ogeo Fund en Belgique.

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