4 patients sur 10 renoncent à un traitement médical faute de moyens

Quatre patients sur dix ont postposé en 2018 un traitement ou une consultation pour des raisons financières. C’est l’un des chiffres pointés par une enquête Solidaris, dont Moustique publie les résultats en primeur.

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« Je constate que les patients ont de plus en plus de mal à payer leurs médicaments. Je passe désormais du temps chaque semaine avec certains pour regarder quels sont les médicaments les moins chers que je peux leur prescrire”, confiait début avril un psychiatre d’un grand hôpital d’Ottignies. Hasard du calendrier, chez Moustique tombent quelques jours plus tard les résultats d’une enquête de Solidaris sur les reports de soins par les Belges pour raisons financières. Accablants, les chiffres montrent que l’observation du spécialiste ne s’avère pas anecdotique. Pas moins de 18,6% de la population a ainsi renoncé en 2018 à pousser la porte d’une pharmacie. Deux ans plus tôt, le chiffre n’était encore que de 15,5%. Au final, pas moins d’un Belge sur deux s’inquiète fortement de la part grandissante des dépenses de médicaments dans son budget: 48,6% en 2018, contre 45,2% deux ans plus tôt.

Les conclusions de l’enquête de la mutualité socialiste sont sans appel: la population belge éprouve des difficultés croissantes à payer ses soins de santé. Et dans des proportions impressionnantes. Quelque 40% des Wallons et des Bruxellois ont au moins renoncé l’an dernier à un soin nécessaire pour des raisons financières. Soit une hausse de 4% en quatre ans. Sans surprise, ce sont les consultations chez les spécialistes qui posent le plus problème. Le nombre de personnes qui postposent une visite a bondi de 7,9% sur la même période. C’est que les 22,50€ que le patient paie en moyenne chez un spécialiste non conventionné après remboursement Inami restent un budget non négligeable. La note peut encore s’avérer beaucoup plus salée selon le bon vouloir du praticien. Pour les généralistes et les soins dentaires, les taux de report de soins grimpent de 4,5% et 3,1% sur la même période. Paradoxe injuste: les personnes en incapacité de travail sont celles qui reportent le plus des soins: 41,6% pour une visite chez un spécialiste, 31,7% pour l’achat d’un médicament et 28% pour consulter un généraliste.

Trop souvent considérées comme les boucs émissaires d’une sécurité sociale en péril, les personnes en incapacité de travail se trouvent dans une situation effarante. Alors que notre gouvernement souhaite les remettre au travail au plus vite coûte que coûte, 61,1% de ces personnes ont dû reporter au moins un soin en 2018. L’incapacité de travail n’est pas une situation confortable: ces personnes voient leur facture de soins de santé multipliée par quatre alors qu’elles doivent déjà faire face à une forte baisse de leur pouvoir d’achat”, dénonce Solidaris. L’Institut national d’assurance maladie-invalidité en indemnisait 369.320 en 2017 pour incapacité de travail pour plus d’un an. Après six mois, une personne sur trois reçoit d’ailleurs le statut BIM. Et parmi celles qui ne l’obtiennent pas, une sur cinq se trouve en détresse financière occasionnelle. Autre catégorie de la population en difficulté: les familles monoparentales. Près de 60% d’entre elles sont concernées par les reports de soins.

©Kanar

Deux tiers des Belges inquiets

Ces chiffres inquiétants proviennent certes de Solidaris. Mais l’échantillon interrogé est large (1.000 personnes) et aussi scientifiquement représentatif en termes d’âge, de sexe, de groupes sociaux et d’origine géographique. Et puis surtout le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE) tire aussi la sonnette d’alarme. Son rapport comparant les systèmes de santé des pays de l’OCDE rendu public ce mercredi 24 avril, et dont Moustique s’est procuré une partie, ne souffre aucune discussion. La Belgique fait pire que de nombreux pays voisins. Même si des améliorations concernant les contributions personnelles par habitant ont été constatées depuis notre dernière analyse, le pourcentage des individus ayant dû reporter des soins de santé pour des raisons financières reste plus élevé que la moyenne européenne, surtout pour le groupe de revenus le plus bas. Il faut également noter que la couverture des services reste faible pour les soins dentaires”, écrit ainsi le KCE.

L’expression “médecine à deux vitesses” prend tout son sens à la lecture de certains extraits: La fréquence des besoins non satisfaits est plus de quatre fois plus élevée au sein de la population à faible niveau d’éducation par rapport à la population ayant un niveau d’éducation élevé”, écrivent les auteurs du rapport. Selon le groupe social auquel on appartient, on peut être deux fois plus nombreux à renoncer à des soins pour des raisons financières, embraie Solidaris.En quatre ans, alors que pour le groupe social le plus élevé, la situation s’est même améliorée, le report de soins a augmenté dans les autres groupes”, explique-t-elle.

Mais que pensent les Belges de leur système de soins de santé? Encore majoritairement du bien. Quelque 69,3% des francophones estiment encore en 2018 le système de soins de santé bien adapté à eux. Plus de 7 Belges sur 10 le trouvent même d’excellente qualité. Ils sont aussi 70,6% à considérer qu’il y a assez de professionnels de la santé dans leur région. Mais ces indices de confiance et de satisfaction connaissent une nette érosion par rapport à 2015. Les Belges s’avèrent en fait loin d’avoir leurs apaisements sur la question, note Solidaris. Les deux tiers pensent que la qualité des soins est actuellement menacée pour des raisons de coûts et 78,4% estiment devoir trop attendre avant un rendez-vous chez un spécialiste.

Une femme sur deux touchée

L’inégalité entre sexes frappe également à nouveau. Avec des chiffres effarants: 46,3% des femmes (+7% en trois ans) doivent au moins renoncer à un soin. Contre à peine 33% pour les hommes (+1%). Et elles ne sont pas seulement plus nombreuses à faire de la procrastination en matière de santé. Le nombre de soins postposés s’avère aussi en moyenne plus élevé. Elles renoncent ainsi à 1,44 soin quand les hommes sont à 0,99. Quel que soit le type de consultation, la tendance est toujours plus marquée du côté féminin. Près de une sur trois renonce par exemple à des soins dentaires quand il s’agit de un homme sur cinq. Malgré les efforts et les nombreux débats autour de la lutte pour l’égalité entre hommes et femmes, le fossé s’est creusé en quatre ans”, constatent les auteurs.

Pour le secrétaire général de Solidaris, Jean-Pascal Labille, le coupable est tout désigné: la politique de droite du gouvernement Charles Michel (MR).Les reports de soins sont la conséquence de la poli– tique désastreuse menée par le gouvernement en matière de soins de santé. Favorisant l’industrie pharmaceutique et le secteur privé, elle fait payer la facture aux patients. Se soigner plus tard ou ne pas se soigner du tout: c’est la réalité à laquelle sont aujourd’hui confrontés de nombreux femmes et hommes”, insiste l’ancien ministre PS. Dans un système qui accroît les inégalités sociales et favorise la marchandisation de la santé, les reports de soins sont en hausse de manière inquiétante et inacceptable pour une société basée sur les principes de la solidarité.” De son côté, la mutualité exige le remboursement intégral des soins de base en première ligne, le tiers payant obligatoire généralisé à tous les soins pour les bénéficiaires de l’intervention majorée et les malades chroniques et le soutien au développement des maisons médicales.

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