Génocide rwandais: « Se souvenir après 25 ans »

Ce dimanche démarraient officiellement les 100 jours de commémoration du 25ème anniversaire du génocide des tutsi du Rwanda. Reportage.

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Kigali, 7 avril 2019, 8h20 du matin. Les passagers du bus en direction du Centre de Convention de Kigali sont encravatés. Nos camarades femmes souffrent moins: leur robe volète au vent qui tourbillonne des larges ouvertures des fenêtres ajourées du Mercedes. Les rues sont vidées de leur habituel traffic par la police de la route qui, pour l’heure, laisse passer les invités badgés de la cérémonie qui va avoir lieu. Des chefs d’État, des ministres, des militaires, des journalistes, des universitaires, des représentants d’organismes internationaux, des survivants et des héros du génocide convergent vers le bâtiment le plus emblématique du Rwanda d’aujourd’hui. Un demi globe qui émerge de pelouses impeccables en pente douce. La sécurité établie à l’intérieur du bâtiment est efficace, courtoise, rapide. Nous voilà bientôt à l’intérieur de la grande salle avec 2.500 autres personnes. Un endroit impressionnant, à l’acoustique parfaite, décoré de panneaux de bois et de luminaires basse consommation. L’atmosphère respire la courtoisie, la bonne humeur, la joie. C’est un jour de fête. Ou presque. L’arrivée des chefs d’État et du président rwandais Paul Kagamé opèrent comme un ingénieur du son sur une table de mixage. Le silence se fait. L’humeur devient grave. La Maîtresse de cérémonie énumère les Chefs d’État et les délégations présentes.

France profonde

Présidents ou Premiers Ministres du Tchad, Djibouti, Tanzanie, de la Commission Européenne, un très remarqué et apprécié Charles Michel – que le Président Kagamé était venu accueillir en personne à sa descente d’avion – la gouverneur du Canada, des Ministres du Qatar, Ouganda, Mali, Madagascar, Congo, Mozambique, Suisse, l’ex Président allemand, Cherry Blair… Et cité en queue de peloton, comme « chef de la délégation de la France », le député des côtes d’Armor, Rwandais d’origine, adopté à l’âge de 4 ans. Un frisson silencieux parcourt l’assistance. Si ce n’est pas une gifle, ça y ressemble très fort. Certains collègues français évoquent une « maladresse » du Président Macron. D’autres sont plus réalistes. Quand on sait la profonde responsabilité de la France dans les 100 jours de massacres d’avril à juillet 1994, la « gifle » claque moins comme une insulte. Elle sonne plutôt comme un aveu. Et entérine, pour l’assistance, l’incapacité française à réaliser un examen de conscience par rapport à ses fautes rwandaises. Le discours de Paul Kagamé qui clôturera la cérémonie confirmera dans la forme, la mise au ban de la République française. Ses mots de paix, de réconciliation et de résilience, il les prononcera en anglais.

Belgique présente

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Dire que le discours de Charles Michel a été bien accueilli est un euphémisme. Quoiqu’on puisse penser, par ailleurs, du Premier, à Kigali, il a assuré. Une parole passionnée et repentante. Une vraie émotion. Un contraste évident avec l’absence française. Une fois de plus. Une émotion qui sera décuplée lors de l’évocation du génocide à coups d’histoires de survivants. Une petite fille de 10 ans à qui une femme mourante confie son bébé de 3 mois. Des parents qui tuaient leurs propres enfants parce qu’ils ressemblaient à la mauvaise ethnie. Tout cela avec photos, musique, chants, lumières. Et une pensée s’impose malgré la beauté formelle de l’évocation. Le génocide des Tutsi, c’est un million de personnes en 3 mois. Inévitable calcul. Et si les nazis avaient été aussi efficaces que les Rwandais? En un an: 4 millions. La Shoah a été effective de 1942 à mi 1945. Trois ans et demi. Les nazis auraient tué 14 millions de Juifs… Ce calcul est une juste perspective pour mesurer la tragédie rwandaise. La sobriété, la subtilité, la grâce presque, des acteurs sur scène – dont certains participèrent malgré eux à la réalité qu’ils recréent 25 ans plus tard – agissent comme une levure d’émotion. Impossible, comme nos voisins, d’échapper aux sanglots. Mais l’organisation – parfaite – a veillé. Un paquet de mouchoirs en papier atterrit dans nos mains. On le passera à la personne d’à côté.

Une nuit au stade

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Le « Stadium », un endroit plein de souvenirs. En avril 1994, un peloton de paras belges, poursuivi par des génocidaires, voulait y trouver refuge, et avait trouvé portes closes: les Casques bleus du Bangladesh refusaient de les laisser entrer. Pendant de très longues minutes, nos soldats ont dû s’y défendre provoquant un inutile mais nécessaire bain de sang. C’est là que ce soir, les commémorations prennent une couleur populaire. Des dizaines de milliers de Rwandais convergent pour se souvenir. « Kwibuka 25 », c’est le nom officiel de l’évènement: « Se souvenir après 25 ans ». Tout est axé sur le feu. « Quand quelqu’un décède, au Rwanda, la famille brûle à l’extérieur de la maison du défunt du bois mort. C’est une manière de se rappeler que la vie part en fumée » nous explique-t-on. Ce soir, on allumera des bougies, du bois brûlera, rappelant la flamme allumée, quelques heures plus tôt, au mémorial du Génocide, là où sont enterrés les corps de 250.000 personnes, et qui brillera pendant 100 jours. La cérémonie est sobre et chacun, dans le Stade porte sa bougie. Des cris déchirant transpercent la nuit. Le deuil n’est pas une chose facile. La tristesse ne met pas vingt-cinq ans à devenir un feu de joie.

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