La majorité des enseignants votent à gauche: est-ce un problème ?

Aux Pays-Bas, un parti d'extrême droite encourage les élèves et les parents à dénoncer des professeurs jugés « trop à gauche », accusés d'endoctriner les plus jeunes... Marxistes ou capitalistes, l'orientation politique des profs est-elle problématique ? On fait le point.

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 « Presque tous les jours nous recevont des messages de parents et d’élèves qui se font du souci au niveau de l’endoctrinement dans l’enseignement néerlandais. » Rob Rooken est le directeur du Renaissance Instituut, le centre d’étude du FVD (« Forum pour la démocratie »), nouveau parti d’extrême-droite qui a cartonné lors des dernières élections provinciales aux Pays-Bas. Au cours d’une vidéo d’un peu plus de 30 secondes postée sur YouTube, Rooken appelle les élèves et leurs parents à dénoncer les « enseignants de gauche », jugés trop nombreux et trop actifs, afin de constituer un dossier à leur encontre. Outré de cet appel à la dénonciation, le Ministre néerlandais de l’enseignement, Arie Slob, remonte encore plus loin : « Ce sont des piloris modernes pour humilier les gens, comme on le faisait au Moyen-Âge, sauf que maintenant ça se passe sur les réseaux sociaux. » L’ensemble de la classe politique et des syndicats enseignants ont condamné la manœuvre, excepté le PVV, le parti eurosceptique et anti-immigration de Geert Wilders

Que les enseignants soient plutôt de gauche n’a rien d’étonnant, la profession est après tout un métier social. Un sondage français réalisé en 2017 révélait que 78% des enseignants interrogés avaient voté à gauche voire à l’extrême gauche au cours des dernières présidentielles. Par ailleurs 9% d’entre eux (!) avaient plébiscité des candidats populistes (Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan). La réalité française n’est pas identique à la Belgique francophone, mais on peut raisonnablement penser que les couleurs politiques dans le milieu enseignant sont similaires. Soit (en grossissant le trait) 80% d’enseignants « bobos gauchistes ». Tout de même ! Mais dans le fond, est-ce un problème ?

Devoir de neutralité

En Belgique, les profs ont le droit d’avoir leurs opinions et même de faire de la politique s’ils le souhaitent. « Après tout ce sont des citoyens comme les autres« , remarque José-Louis Wolfs, professeur à l’ULB chargé du cours de formation à la neutralité pour les futurs enseignants du secondaire supérieur. « Un enseignant peut avoir des engagements politiques clairs. On attend en revanche de lui que, lorsqu’il aborde des thématiques politiques, il traite de toutes les conceptions sans orienter le débat vers celle qui lui tient le plus à cœur. » Autrement dit, on peut être à la fois enseignant et en même temps un révolutionnaire marxiste ou capitaliste dans l’âme, à condition de ne pas faire de propagande. C’est ce qu’on appelle le devoir de réserve de l’enseignant. Le ministère de l’éducation de la Fédération Wallonie-Bruxelles a d’ailleurs mis en place une commission (« article 42 ») qui vielle à analyser les dossiers concernant la politique ainsi que la publicité commerciale, toutes deux renvoyées au coin de la classe.

Chaque professeur, peu importe la matière enseignée, est en revanche tenu à un devoir de neutralité. Sauf pour les cours de religion ou de morale. « Il y a eu une évolution du concept de neutralité depuis le pacte scolaire de 1958 jusqu’à aujourd’hui« , reprend José-Louis Wolfs. « On est passé d’une conception plutôt passive et abstentionniste à une conception plus active ou, dirons-nous, positive. Auparavant, les enseignants devaient faire preuve d’une stricte neutralité, et en particulier ne pas prendre parti dans des débats qui divisent l’opinion public. Ce faisait, il y avait un risque d’auto-censure. Par exemple, si des élèves tenaient des propos racistes, l’enseignant aurait pu décider de ne pas intervenir. De même, s’il jugeait que la théorie de l’évolution dérangeait certains élèves, il aurait pu décider de ne pas l’enseigner, ce qui évidemment est inacceptable dans les deux cas. » 

La législation a donc changé en 1994 avec la mise en place d’un nouveau décret sur la neutralité. « On a remplacé la phrase ‘ne pas prendre parti’ par ‘ne pas tenir des propos partisans’. L’enseignant peut prendre parti s’il le juge utile à un moment donné, mais sans orienter le débat. De plus, le professeur ne doit s’interdire aucun champ de savoir. Si le Darwinisme fait partie du programme scolaire, peu importe si des élèves y sont réticents, il a le devoir de l’enseigner. Comme il a le devoir de défendre les Droits de l’Homme, et d’intervenir en cas de propos racistes, sexistes, homophobes ou autre. » Des propos qu’on retrouve souvent dans les discours de l’extrême droite…

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