En niant l’avis de la société civile, l’État alimente son insidieuse violence institutionnelle

La négligence de l'État face aux enjeux soulevés par la population révèle une sournoise violence structurelle et institutionnalisée. Avant de la combattre, il s’agit de la comprendre.

©Belga

Le temps est au grondement de la rue. Gilets jaunes, activistes ou élèves de secondaires mettent actuellement les décideurs face à leurs responsabilités. Mais au-delà de leurs revendications concrètes, ils luttent contre un type de violence plus pernicieux. Quand on leur demande s’ils sont partisans d’actions plus agressives, ils répondent en chœur que leur potentielle violence ne dépassera jamais celle que l’État impose à ses citoyens. Car derrière le récit de la démocratie comme garant de la paix sociale se cache en effet une brutalité institutionnalisée.

« La violence institutionnelle se produit lorsque les institutions font le contraire de ce qu’elles prétendent représenter, explique Marc Zune, prof de sociologie à l’UCLouvain. Lorsqu’un système scolaire sélectionne plus qu’il n’émancipe, qu’une police est davantage dans la répression que la protection de sa population, qu’un système fiscal produit des inégalités plutôt que d’assurer une juste répartition de l’impôt, etc. Ou lorsque la rigidité de ces institutions les empêche de faire face à des crises nouvelles en changeant leur cadre de pensée. Dans les deux cas elles apparaissent illégitimes et leur entêtement à ne pas changer conduit à une forme de violence symbolique et institutionnelle. »

Pour le sociologue, les différentes versions du gouvernement Michel, notamment, ont délibérément nié l’avis de la société civile et des experts sur de nombreux sujets, particulièrement sur les enjeux climatiques actuels. « La mandature politique a voulu affaiblir l’expression de cette société civile. Il est tout aussi grave de constater que l’ensemble de la communauté scientifique, les institutions internationales, le GIEC, l’OCDE, les Nations Unies, et même le Forum de Davos font hurler les sirènes d’alerte en faveur de la transition et que ces signaux sont niés ou ridiculisés. D’autant qu’on sait que dans des sociétés inégalitaires comme les nôtres, il va affecter les plus faibles, à la santé la plus fragile, ceux qui ne seront pas informés et qui ne pourront réviser facilement leurs modes de vie. La violence ici, c’est de ne pas considérer la transition comme un problème de société majeur qui menace véritablement la cohésion sociale. »

Mépris de classe

Cette violence symbolique s’exprime également dans le quotidien d’une partie de citoyens, via un lot d’humiliations quotidiennes. « Elle est le reflet des rapports de force qui régissent la société, enchaine Jérôme Van Ruychevelt, militant du Réseau Ades. Pour les plus faibles, un rendez-vous à l’ONEM, une audience au tribunal, un contrôle d’identité ou une consultation à l’hôpital peuvent s’avérer très brutaux. Je me rappelle le mépris et la condescendance d’une juge envers une dame qui avait volé de la nourriture pour ses enfants. Elle ne parlait pas bien français et ne comprenait pas ce qui se passait. Son avocat, commis d’office, n’en avait rien à foutre. Elle a pris cinq mois de prison ferme. Quand elle a commencé à pleurer, la police l’a emmené et c’était fini, c’était réglé. Ça pose d’autres questions, comme le manque de moyen de la Justice qui implique qu’elle doive tracer sur des affaires de droits communs, mais pour le citoyen le résultat est ultra-violent. »

Comment cette sournoise brutalité a-t-elle pu s’installer au sein d’un régime se disant démocratique ? « À l’origine, la Justice, les soins de santé ou encore l’éducation ont été imaginés pour servir l’intérêt général, commence Marc Zune. Mais au fil du temps, elles ont dysfonctionné. La Justice, par exemple, a vu son budget fondre et elle est devenue violente malgré elle. L’enseignement supérieur, trop rigide, a humilié de nombreux élèves qui n’ont pas pu s’approprier le référentiel universitaire. Ces institutions s’impactent les unes les autres et certaines souffrent de rouages mal pensés. Du coup, de plus en plus de bénéficiaires deviennent des victimes. »

Mobiliser les victimes

Le système néo-libéral et méritocrate a aussi fait de la responsabilisation individuelle une valeur cardinale face à laquelle tous les citoyens ne sont pas égaux. « La manière dont on a changé les rôles a mené à une responsabilisation qui renforce les forts et affaiblit les faibles, précise Marc Zune. Telle qu’elle se vit aujourd’hui, elle constitue une idéologie injuste et qui nie la réalité sociale de certaines couches de la population. » Jérôme Van Ruychevelt de confirmer. « Considérer les personnes victimes d’une injustice comme responsables de leur situation est une grande violence institutionnelle. On a parlé des humiliations subies par les chômeurs, mais je pense également à une femme qui porte plainte pour violence sexiste à la police et à qui l’on explique qu’elle a une part de responsabilité. »

Si cette violence institutionnalisée est d’abord symbolique, elle tend à devenir physique à mesure que l’on descend dans l’échelle sociale. Jérôme Van Ruychevelt fait notamment allusion aux bancs aménagés de manière à empêcher les SDF de se coucher. « On veut les cacher… Et cela va jusqu’aux migrants, victimes de violences physiques dans les centres fermés. On condamne la violence mais on commence à s’y habituer. »

Plus qu’avant, les populations fragilisées se rendent compte de l’universalité de leurs injustices. Là où elles préféraient les garder pour elles, elles n’hésitent plus à les rendre explicites. « Il suffit d’une étincelle pour qu’un mouvement se mette en marche. On le voit avec les Gilets jaunes comme on l’a vu avec #Metoo. Ils répondent à ces mécanismes latents qui rendent la réalité insupportable. » La force de la révolte face à ces mécanismes dépendra de la capacité de mobilisation des principales victimes. « La grève des femmes constitue le parfait exemple d’un mouvement social tiré par les personnes concernées, conclut Jérôme Van Ruychevelt. Il faut maintenant parvenir à structurer les luttes de ceux qui ont été déclassés politiquement. Croire que l’on y arrivera sans eux, c’est se planter. »

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