Christian De Coninck : « J’ai vu un jeune homme mourir à mes pieds »

Le célèbre porte-parole de la police bruxelloise publie un livre poignant pour raconter comment sa vie a basculé, comme celle de tant d’autres. Ce jour-là…, c’était le 22 mars 2016.

© Studio Dann / Belga Image

« De nombreuses personnes m’ont conseillé de coucher mes sentiments sur papier, comme mon état ne s’améliorait pas, pour essayer de surmonter mon traumatisme. En réalité, ça a été une véritable épreuve d’écrire ce livre et de devoir me replonger dans cette journée qui restera de toute façon indescriptible. À la suite des attentats à l’aéroport de Zaventem et à la station de métro Maelbeek, le commissaire Christian De Coninck pourtant régulièrement confronté à la violence, voire à la mort, doit se mettre en arrêt de travail. Il souffre d’un trouble de stress post-traumatique. Sa voix, d’habitude si assurée, est tressaillante quand il commence à dérouler ses souvenirs d’une journée qui s’annonçait pourtant si “normale”.

Les attentats, c’est d’abord une odeur. Cette puanteur à la station Maelbeek, dites-vous, vous ne pouvez pas l’oublier…

Christian De Coninck – Non, elle me hante toujours. Je ne passe plus à cet endroit, je l’évite. Il y a un an, j’ai dû passer devant la station parce que je ne pouvais pas faire autrement, je devais me rendre à quelques mètres de là. J’y suis passé au grand galop, mais quand j’ai été à la hauteur de la station, cette puanteur est revenue d’un coup. Ça m’a assommé. Une bouffée de détresse indescriptible.

Quand vous arrivez à la station, vous choisissez de ne pas descendre…

Je ne suis pas un policier verbalisant, je n’ai pas d’enquête à faire là-bas. Je ne suis pas non plus un secouriste. La seule chose que j’aurais pu y faire, c’est courir dans les pieds des secouristes et des policiers qui y travaillaient. Si je ne dois pas être sur le lieu d’un crime ou d’un délit, j’évite de contaminer la scène. Quand je suis descendu pour ce triple meurtre aux Marolles qui a eu lieu il y a quelques années, j’ai reçu la presse à l’extérieur, j’ai écouté les policiers qui m’ont fait un compte rendu, mais moi je n’ai pas été voir à l’intérieur. Le 22 mars, c’était pareil, je n’avais aucun besoin professionnel d’y descendre. Le compte rendu des policiers était bien suffisant, malheureusement. Et encore heureux que je ne me suis pas rendu dans la station…

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Vous êtes confronté aux victimes quelques minutes plus tard, quand Yvan Mayeur veut rejoindre le poste médical avancé. Quels souvenirs en gardez-vous?

C’est un moment très fort. Je suis vraiment confronté aux victimes les plus fortement touchées. Comme je l’écris dans mon livre, j’ai vu un jeune homme mourir à mes pieds. Un médecin essayait de le réanimer, mais n’y est pas parvenu. C’est extrêmement émouvant alors que ce n’est pas la première fois que je suis confronté à la mort, que ce soit suite à un accident de roulage ou à un autre type de drame, mais ici ce qui m’a bouleversé, c’est qu’il y avait une masse de personnes gravement blessées. L’image qui me restera à jamais, c’est celle d’une personne qui avait un bandage autour de la tête. Je ne sais plus dire si c’était une femme ou un homme, tout ce que je sais c’est que son visage était maculé de sang et que son regard était comme mort, hagard. Et qu’il me poursuivra jusqu’à la fin de mes jours.

Pourtant vous devez avancer et tenir au courant la presse des événements, rassemblée au rond-point Schuman. Comment cela s’est-il passé?

J’ai dû parer au plus pressé. Mon but était d’empêcher un caméraman de filmer depuis le cinquième étage d’un bâtiment. Il n’avait aucun scrupule, je craignais que ces images se retrouvent à la télé et que des gens reconnaissent un membre de leur famille dans les victimes. On était au rez-de-chaussée et on ne pouvait pas rentrer dans l’immeuble, on l’a finalement menacé de rentrer de force dans le bâtiment et de saisir tous ses appareils s’il n’arrêtait pas et heureusement, il a pris peur et a stoppé son enregistrement. J’ai ensuite fait le point avec la presse.

Quels souvenirs gardez-vous des semaines, des mois qui ont suivi l’attentat de Bruxelles?

C’est assez vague, tout est dans le flou. J’ai commencé à vaciller aux alentours du défilé du 21 juillet. Puis lors d’une remise du prix du Bruxellois de l’année. J’ai dû faire un discours où pour la toute première fois j’ai exprimé mon ressenti personnel. J’ai dû vraiment mordre mes lèvres pour ne pas pleurer. J’ai éclaté en sanglots dans la salle, mais les lumières étaient éteintes et il y avait un petit concert donc personne n’a vu que je pleurais à chaudes larmes. Je ne comprenais pas encore dans quel état j’étais, je ne savais pas que j’étais en train de sombrer.

À quel moment le diagnostic de trouble de stress post-traumatique est tombé?

Le 24 janvier 2017. J’ai arrêté de travailler ce jour-là.

Est-ce que ça a été un soulagement, finalement, de comprendre ce qu’il vous arrivait?

Non, au contraire. Je rejetais ce diagnostic. J’ai mis plus d’un an pour l’accepter. Et tant que je ne l’acceptais pas, on ne pouvait pas commencer le traitement. J’ai commencé à remonter la pente après plusieurs mois de déchéance totale, à errer dans ma maison, seul, à pleurer et à ne rien faire. Je me négligeais tant sur le plan hygiène qu’alimentation. Grâce à la thérapie, tout doucement, je commence à accepter le diagnostic. Dans un premier temps, je ne voulais pas parler de ce jour-là, je ne ressentais pas le besoin de parler avec d’autres personnes qui avaient vécu la même chose que moi et j’ai toujours du mal d’ailleurs. Ma ville, c’est Bruxelles, et pourtant je ne peux plus y aller. Physiquement, c’est impossible. J’espère que je parviendrai à y retourner un jour…

CE JOUR-LÀ BRUXELLES A PLEURÉ (ET MOI AUSSI), Christian De Coninck, Bitbook, 181 p.

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