Peut-on encore être un bon citoyen sans désobéir ?

Les membres du mouvement Extinction Rebellion se mobilisent durant toute la semaine aux quatre coins du monde pour la planète. Leur but : faire réagir les gouvernements via des actions de désobéissance civile. 

©Belga

L’article a été publié une première fois le 25 mars et mis à jour ce mardi 8 octobre.

Depuis hier, ils sont des milliers à avoir désobéi à travers le monde. France, Angleterre, Australie, USA, Espagne, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Autriche… L’appel à des actions lancé par le mouvement Extinction Rebellion a été entendu. Et il se poursuivra toute la semaine, jusqu’à arriver à Bruxelles ce samedi, et ce malgré le nombre important d’arrestations.

Car quand ils estiment que nos gouvernants restent sourds à leur appel écologique, les militants décident de remettre en question le concept d’illégalité. Et de désobéir. Les militants de dizaines d’associations comme Greenpeace, la Coalition Climat ou le réseau Ades en ont eu marre d’être, à l’instar de milliers de citoyens concernés par l’avenir de la planète et descendus dans la rue, pris pour des pigeons hurlant dans le vent. Ils ont donc dégainé l’arme qui fait logiquement suite à leurs nombreuses manifestations : la désobéissance civile. L’action du mois de mars, consistant à occuper la rue de la Loi d’abord, la place du Trône ensuite, a été la plus médiatisée. Mais elle a fait suite à de nombreuses autres idées. Fin janvier, Act for Climate Justice avait notamment diffusé les numéros de nos différents ministres du climat, bombardés alors de messages exigeant une vision commune et progressiste des enjeux environnementaux. Une poignée de militants ont également empêché l’entrée des employés du centre d’investissement de BNP Paribas Fortis à Bruxelles.

Pour forcer le gouvernement à réviser l’article 7bis de la Constitution et faire passer cette fameuse loi climat, plus d’une centaine d’activistes ont donc occupé le macadam froid de la rue de la Loi. « La rue est à nous » signale d’emblée Camille, militante rattachée à l’association Jeunes organisés et combatifs. « Sur place, on aurait dit une énorme fourmillière où chacun connaissait son role. C’était hyper enthousiasmant. » Pour elle, la désobéissance est un moyen de s’engager physiquement, de mettre son corps en opposition. « En soi, sur le sujet climatique, presque tout le monde s’entend pour dire qu’il faut faire quelque chose. Mais c’est facile d’être d’accord sur la loi climat. Si on la veut vraiment, il faut aller la réclamer. »

Et cela passe par des actions coup de poing, médiatisées et spectaculaires, comme celles de cette semaine. « Après l’énorme manifestation du 2 décembre dernier, le gouvernement s’est littéralement foutu de notre gueule. Il fallait passer à autre chose. Il fallait désobéir. Il était nécessaire et légitime de faire entendre notre voix à la rue de la Loi, c’est là que ça se passe. »

Activisme romantique ?

Encore faut-il se mettre d’accord sur le large concept de désobéissance. Bruno Frère, maitre de recherche au FNRS et prof de sociologie à l’ULiège, en distingue deux types : la lutte universaliste, ancrée dans la recherche de l’intérêt général, et la lutte particulariste, nettement moins démocratique. « Les actes anti-migrants constituent aussi une forme de désobéissance civile, mais on ne parle pas de la même chose. Dans le cas du climat, il s’agit d’une vision universaliste qui contribue à améliorer la démocratie. »

Plus que la manifestation, l’acte de désobéissance civile revête également pour quelques-uns un certain romantisme. « Un romantisme parfois poussé à l’extrême, remarque Bruno Frère. Dans la zad de Notre-Dame-des-Landes en France, des activistes ont refusé de discuter avec les autorités alors que le dialogue devenait enfin possible, au nom de la beauté de leur idéal. On atteint là une limite de la désobéissance civile. » Camille assure que pour elle, comme pour de nombreux camarades de lutte, le message compte d’avantage que l’acte. « Ce romantisme peut en amener à participer pour la première fois et c’est bien. Mais ce n’est pas ce qui guide notre engagement. Le message prime. Nous l’avons vu avec l’occupation du 127bis à Steenokkerzeel. C’est via la médiatisation de l’action des militants que beaucoup de gens ont appris que la Belgique avait été condamnée pour avoir enfreint les droits humains. »

Lorsqu’ils franchissent la frontière de l’illégalité en vue de défendre leurs idéaux démocratiques, les militants ne savent pas (ou savent trop bien) qu’ils mettent l’instrument judiciaire dans un bel embarras. Car il y a illégalité et illégalité. « La façon dont les juges statuent sur ces cas est cruciale ! » estime Bruno Frère. La manière de gérer les actes de désobéissance civile constitue un moyen de mesurer le niveau de démocratie d’un pays. « Pour le moment, en règle générale, ils sont plutôt cléments avec les militants, mais cela pourrait changer, comme en Russie ou dans les pays de l’Est. Car nous entrons dans une judiciarisation de la société. Ce sont les administrations juridiques qui doivent trancher des questions politiques. Les responsables politiques se défaussent… »

Une lutte plus intense

En parlant des politiques, les dernières contestations ont eu des résultats mitigés. « Il y aurait une certaine candeur à croire que le gouvernement peut plier face aux actions. Mais si le message parvient à sensibiliser une grande partie de la population, il sera susceptible de lui apporter des voix. » Régulièrement qualifiée d’historique, l’ampleur de la levée citoyenne face aux enjeux climatiques n’a d’égale que la frustration née du manque d’écoute et de réponse des autorités. Après des dizaines de manifestations et une désobéissance encore très pacifique, le mouvement risque-t-il de finalement basculer dans la violence ? « Lors de contestations populaires comme celles-là, la violence est moins physique que symbolique, explique Bruno Frère. Elle est dirigée contre des institutions, des banques, le système capitaliste… Quand des gilets jaunes cassent un petit kiosque à journaux, ils commettent une erreur politique car les médias ne retiennent que cela, et non pas les milliers de manifestants pacifiques. »

De son côté, Camille ne voit pas les actions gagner en agressivité. « Plutôt en intensité. J’insiste, la lutte climatique n’est pas une lutte contre, mais pour… »

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