Valérie Del Re, présidente de Greenpeace Belgium: « Notre pays redevient exemplaire »

Dans un entretien rare, la présidente de Greenpeace Belgium mesure l’impact du soulèvement citoyen en faveur du climat et parle d’action concrète. Pour elle, le changement, c’est ici, en Belgique, et maintenant.

 ©Mathieu Golinvaux

Le 2 décembre 2018 aura marqué un tournant pour l’action climatique en Belgique. Ce dimanche pluvieux accueille alors plus de 75.000 personnes à Bruxelles, mobilisées pour faire entendre leurs voix et leurs craintes pour l’avenir de la planète. La marche cherchait à interpeller les dirigeants européens, elle aura été plus qu’efficace. Ces dizaines de milliers de visages permettent d’incarner la lutte contre le dérèglement de l’environnement et démontrent surtout un éveil des consciences en termes d’écologie. Un premier tour de chauffe inédit jusqu’ici, qui sera appuyé, puis renforcé, par les étudiants du secondaire et du supérieur tous les jeudis grâce à l’appel de la jeune Suédoise Greta Thunberg.

Pour une association comme Greenpeace, dont le fer de lance est autant la protection de la planète que des espèces qu’elle abrite, une telle mobilisation citoyenne en faveur de l’action et de la lutte contre le dérèglement climatique est un petit miracle. Entre la confirmation que 2018 avait été la quatrième année la plus chaude de l’histoire et l’accélération de la fonte des calottes glaciaires, il était primordial d’apercevoir une petite éclaircie au cœur de cette tempête de mauvaises nouvelles. Elle sera venue des citoyens. Nous avons rencontré Valerie Del Re, la présidente de l’antenne belge de l’ONG, pour mesurer l’impact d’un tel soulèvement et souligner les initiatives primordiales pour éviter que l’avenir ne fasse un four.

Est-ce que ce soulèvement a changé votre manière d’appréhender vos interactions avec les citoyens ou votre manière de travailler?

Valérie Del Re: « Oui, parce que Greenpeace accompagne une prise de conscience. Nous continuons à travailler comme on l’a toujours fait, on fait du lobby politique, on prépare des campagnes fortes et on cible les entreprises qui ont un effet néfaste pour la société, mais aujourd’hui on ajoute aussi notre soutien à tous les mouvements citoyens qui sont en train de se former. »

Concrètement, qu’est-il possible de faire pour renforcer l’écho de ces mouvements citoyens, pour que cette mobilisation ne s’essouffle pas et qu’elle donne lieu à de véritables actions?

« Ce soulèvement sert déjà à quelque chose. Chez Greenpeace, on constate une véritable différence aujourd’hui. À la fin de l’année 2018 encore, nous n’arrivions pas à obtenir des entretiens avec les membres du gouvernement pour parler de l’urgence climatique. En quatre mois à peine, les portes se sont ouvertes, nous sommes désormais invités avec d’autres acteurs comme Coalition Climat à réfléchir à des pistes d’action. Les politiques sont prompts à utiliser notre expertise pour s’inspirer de nos initiatives et concrétiser ce soulèvement et ça, c’est extrêmement positif. Je ne peux qu’espérer qu’ils passent réellement à l’action. Ils doivent prendre des mesures rapidement, nous réclamons aujourd’hui une loi climat. Il est nécessaire d’avoir un cadre pour améliorer la situation. »

 ©Mathieu Golinvaux

La Belgique est au cœur de cette mobilisation citoyenne. D’autres antennes de Greenpeace viennent-elles s’en inspirer?

« Effectivement, des collègues d’autres antennes viennent constater cette ébullition. Plusieurs membres du bureau britannique, par exemple, sont venus il y a deux semaines pour regarder comment cela se passe. Être au centre de ce mouvement climatique, c’est aussi une chance pour la Belgique. Nous faisons toujours partie des mauvais élèves en termes d’émissions de CO2 en Europe et dans le monde. Mais peut-être que l’on peut prendre cette opportunité pour devenir les meilleurs et servir d’exemple. La masse critique qui supporte les actions pour le climat est très grande chez nous, c’est donc aussi dans l’intérêt des partis politiques de suivre cette mobilisation, donc il y a de l’espoir que l’on devienne un pays guide. Ce que l’on était il y a des décennies. »

Que répondez-vous à ceux qui considèrent que ces jeunes sont des marionnettes? Ou à ceux qui considèrent encore qu’il n’y a pas de réel problème de réchauffement climatique?

« Les gens qui répondent de manière si frontale sont certainement motivés par un petit sentiment de honte. Le problème, c’est que les anciennes générations n’étaient pas aussi conscientisées face aux problèmes environnementaux. Ils ne mesuraient tout simplement pas l’impact de leur mode de vie. Une partie de la population se sent tellement coupable qu’elle préfère nier l’existence du réchauffement climatique, pourtant ce soulèvement citoyen, c’est une opportunité magnifique à saisir. En 2019, soit on décide d’incarner la génération qui change le monde, soit la génération qui n’a rien fait. C’est une chance de pouvoir faire ce choix. On peut faire la différence. Mais ça n’aide pas de blâmer les gens, il faut simplement discuter, comme on le fait aujourd’hui. »

Une partie de la population pense que les actions individuelles – moins de viande, de plastique ou de voyages en avion – sont inutiles…

« On est à un point de basculement. On peut encore changer les choses, c’est ce qui est sorti du Giec (le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat – NDLR). Ils ont pointé l’urgence et la gravité de la situation aujourd’hui, mais il y a encore de l’espoir. Nous avons encore onze ans pour faire la différence et réussir à faire en sorte que la terre ne se réchauffe pas de plus de un degré et demi si l’on veut éviter un dérèglement clima- tique de grande ampleur. Dans le cadre des accords de Paris, un accord a été négocié pour tenter de ne pas dépasser 2 degrés de réchauffement, mais le nouveau rapport du Giec a souligné que 1,5°C, c’était vraiment le maximum. Chaque dixième de degré est essentiel si l’on ne veut pas assister à des catastrophes environnementales. »

Quels sont les grands combats de Greenpeace en 2019, quelles sont les campagnes sur lesquelles vous misez?

« Notre campagne prioritaire, c’est celle du Clean Air. Nous travaillons beaucoup sur la qualité de l’air, tant dans les grandes villes que dans les campagnes. Pour y parvenir, il est primordial que l’on arrête les énergies fossiles. Pour nous, il est nécessaire de stopper les ventes des moyens de locomotion qui se basent sur des carburants fossiles, mais on doit aussi pousser à ce que le réseau de transports en commun soit amélioré. On ne peut pas demander aux gens de laisser leur voiture à la maison s’il n’ont pas d’autre option pour aller bosser. Et dans les zones plus éloignées, on est encore loin du compte. Il faut que les politiques investissent dans des infrastructures. »

Est-ce que les intérêts divergent dans les trois régions du pays?

« Nous sommes l’une des rares organisations natio-nales. C’est vrai que l’on constate un engouement général, mais on voit aussi des différences. Certaines campagnes marchent beaucoup mieux en Flandre ou en Wallonie. Mais on a l’impression que la question climatique touche autant toutes les régions de Belgique. C’est vraiment un sujet qui unit la population et ça, c’est aussi quelque chose qui donne de l’espoir. Peut-être que l’on pourra unir toutes les couleurs politiques grâce à cette prise de conscience. C’est aussi notre message, parce que depuis des années, Greenpeace est catalogué comme d’extrême gauche. Jusqu’il n’y a pas très longtemps encore, on nous considérait comme des hippies. Et ça, c’est en train de changer. Notre message est universel, nous n’avons pas de couleur politique. “No permanent friends, no permanent enemies”, c’est notre slogan. Nous travaillons avec tout qui est prêt à lutter pour vivre en harmonie avec notre planète. Le climat, ce n’est pas un thème exclusivement de gauche. »

Quel message Greenpeace voudrait-il surligner en 2019?

« Descendre dans la rue, ça aide. Certaines personnes sont désespérées, pensent que sortir toutes les semaines ne sert à rien. Les conséquences de cette mobilisation ne sont peut-être pas visibles immédiatement, mais pour Greenpeace, c’est extrêmement porteur et cela permet de se dire que les choses vont enfin changer. Que des actions politiques vont être prises. Il faut absolument continuer à se mobiliser. »

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