Laurence Bibot: « Et pourtant, j’ai eu envie d’être un homme »

Laurence Bibot est comédienne et humoriste belge. C'est aussi l'épouse de Marka et la maman d'Angèle et de Roméo Elvis. Mais, avant tout, elle est femme. En cette Journée internationale des droits de la femme, Moustique a décidé de lui laisser carte blanche pour qu'elle raconte pourquoi elle a eu parfois envie d'être un homme.

moustique_carteblanche_laurencebibot_web

« Je suis née en 1968. Quelle chance ! J’ai bénéficié de l’explosion des valeurs bourgeoises propres à mon milieu, grâce aux révolutions d’une jeunesse française qui allait changer l’ordre des choses et grâce à une mère embrassant la cause féministe avec fougue, en s’en servant parfois plus qu’elle ne l’a servie. J’ai échappé aux règles strictes qui avaient dominé l’éducation de mes frères et sœurs.

À six ans, je suis rentrée à l’école primaire « le cours Charlemagne ». Un paradis, une école où l’autonomie et la liberté de l’enfant étaient prônées comme une valeur essentielle à son bien-être et à son développement : nous étions libres. Si j’en ai gardé des carences irrécupérables en orthographe, j’en ai aussi, et surtout, gardé un sens de la liberté, de la confiance en soi, et de l’indépendance qui m’ont construite et guidée.

Les années septante ont été, du moins dans mon milieu, un laboratoire pour la famille, le couple, l’éducation et la femme. J’ai très vite été embarquée dans l’aventure du féminisme. Ma mère s’était inscrite sur la liste d’un nouveau parti politique au logo blanc et orange, le PFU : Parti Féministe Unifié. Quand la nuit tombait, nous allions à l’abri des regards coller en commando clandestin des affiches dans le quartier cossu que nous habitions. J’ai accompagné ma mère à des réunions de femmes qui planifiaient des nouvelles actions en fumant comme des pompiers. Je l’ai attendue dans la salle d’attente d’un planning familial où se pratiquaient des avortements clandestins, et où elle accueillait des femmes avec des histoires singulières et complexes qui la bouleversaient, comme cette très jeune fille qui avait trouvé le soutien d’une religieuse pour l’accompagner, ou, qui la choquaient, comme cette femme qui avait choisi de se faire avorter parce qu’elle voulait s’offrir une cuisine et qu’elle n’avait pas les moyens de se payer les deux.

En 1974, dans les rues de Bruxelles, tenant fermement la main de ma maman j’ai crié sans en comprendre un seul mot : « Avortement libre et gratuit ». Plus tard, quand j’ai pris la pilule comme on prend le tram, j’ai passé mon permis de conduire à 18 ans, j’ai quitté mes parents à 19, j’ai travaillé et gagné de quoi être autonome à 20, l’âge auquel j’ai rencontré l’homme de ma vie, et, grâce auquel j’ai continué mon émancipation. J’ai eu deux enfants par choix, j’ai travaillé par choix, je me suis mariée par choix. Et pourtant, j’ai eu envie d’être un homme.

Une envie aussi irréalisable que culpabilisante aussi irrépressible que douloureuse. Je me souviens avec précision du moment où, en entendant à la radio Benoit Poelvoorde se plaindre de n’être jamais chez lui à cause de ses nombreux tournages, je me suis mise à pleurer, tout en regardant ma fille à laquelle je donnais à manger dans la cuisine. J’avais la conviction que, petits, les enfants avaient besoin de ma présence, mais, j’avais aussi la furieuse envie de m’enfuir, un déchirement banal. Et bien que leur père ait été présent et totalement investi, mes états d’âme n’avaient rien à voir avec les siens, j’avais, par mon éducation et l’époque, cru à la parfaite égalité du couple.

Je me rendais brutalement compte, assise dans la cuisine en cherchant à me consoler, qu’une mère ce n’est pas un père, que mon désir de liberté était difficilement compatible avec mes devoirs. J’ai appris à vivre avec mes contradictions, je me suis accrochée je n’ai rien lâché , et les enfants sont devenus adultes. Et si aujourd’hui je ne veux plus être Benoit Poelvoorde, si aujourd’hui j’ai l’immense chance de faire ce que j’aime sans entraves, je le dois aussi à mon mari, un homme qui s’est impliqué dans chaque étape de notre vie commune, une des clefs de ma liberté retrouvée. Alors en cette Journée de la femme, je pense avec affection à ma fille et à toutes les filles qui voudront être mères, tout en continuant à être libres, à toutes ces filles qui vont devenir des femmes sans forcement être des mères, et à toute celles qui un jour pleureront dans leur cuisine. »

Sur le même sujet
Plus d'actualité