La gratuité des transports en commun, fantasme ou réalité ?

La question de la gratuité des transports publics se taille une jolie place dans l’espace médiatique préélection. Pourtant les experts clament depuis un moment que ce n’est pas aussi simple.

belgaimage-142090470-full

Verts, oranges, rouges, rouges foncés et mêmes bleus, tous les partis francophones ont à un moment abordé la question de la gratuité des transports en communs. Dernier en date, Ecolo, qui propose un privilège partiel destiné aux chômeurs, aux personnes émargeant au CPAS et aux étudiants. Mais tous ont été freinés dans leur élan par le pragmatisme des chiffres. On parle par exemple d’un coût de 200 millions d’euros pour rendre gratuit le service STIB aux Bruxellois alors qu’actuellement, les usagers paient 25-30% du coût réel. « Le curseur peut bouger, explique Bart Jourquin, professeur en économie des transports à l’UCLouvain. Si l’on décide que les usagers doivent payer moins, voire rien du tout, c’est la société qui prendra en charge l’augmentation du coût. Je ne suis ni pour, ni contre mais je pense qu’alors, il faut mettre en place un mécanisme qui permet aux gens de se rendre compte de la valeur du service qui leur est offert. Comme une sorte de chèque par exemple. » D’autant que selon Bart Jourquin, les transports publics belges se situent aujourd’hui dans la moyenne basse en termes de prix.

Mais l’idée se confronte aussi à cette donne récurrente : pratiquement chaque ville où l’expérience a été menée, les bus, trains, métros et trams ont rameuté les cyclistes et les piétons, et pas les automobilistes qui sont restés fidèles à leur voiture. A titre d’exemple, Hasselt, dans le Limbourg, en est revenu après seize années de gratuité du réseau De Lijn. « Hasselt a loupé son cœur de cible. D’une manière plus générale, il faut réfléchir à des mesures d’accompagnement plus larges, comme encourager les gens à prendre les transports en commun tout en les décourageant d’utiliser leur voiture dans les villes. » Si elle est tellement habituée à sa voiture, la population est-elle sincèrement sensible à cette question qui semble hanter le monde politique à l’approche des élections ? « Lorsque c’est gratuit, il y a évidemment un intérêt de la part de la population. Personne ne dira non à un bus gratuit. Mais je suis persuadé que les gens seront d’accord de payer pour un service de qualité. Un réseau gratuit mais mal organisé ne sera pas attractif. » En réalité, encore davantage que le coût et le ratage de cible, Bart Jourquin craint une mesure favorisant une augmentation des trajets. « On ne se déplace pas pour se déplacer. On le fait pour aller quelque part. Le problème réside principalement dans le nombre élevé de trajets que l’on fait. Avant de penser à rendre les transports gratuits, il faut essayer de diminuer les déplacements. Autrement dit, oui à la gratuité des trajets des étudiants vers leur école, ou des chômeurs lorsqu’ils cherchent un emploi. Mais pas le samedi pour aller à la mer. »

Selon l’heure et l’endroit

Il accueille également l’argument de la préoccupation environnementale avec un certain scepticisme. « On considère les bus comme moins polluants, mais ils ne le sont que s’ils sont remplis… La Flandre avait à un moment multiplié son offre de bus, les faisant rouler à fréquence régulière et rapprochée. Mais l’initiative n’a pas attiré beaucoup plus de gens et les bus roulaient à vide. » Pour Bart Jourquin, il est temps d’entreprendre une réflexion nettement plus globale que la simple question de la gratuité ou la multiplication des offres de transports en commun. D’ailleurs, le fait que les différents ministres des Transports ne soient pas également en charge de l’Aménagement du territoire constitue une autre aberration pour l’expert néo-louvaniste. « Les deux sont liés et ils doivent mieux se concerter. Je le répète, le transport n’existe pas pour lui-même et il faut le réfléchir d’une manière globale. Au Danemark, il y a une quinzaine d’années, les autorités ont créé de nouveaux quartiers en réfléchissant à la mobilité en amont. Les maisons de ces quartiers ne pouvaient par exemple pas avoir de garage. Ça a provoqué un tollé au départ, mais aujourd’hui les parents n’imagineraient plus leurs enfants aller à l’école autrement qu’en bus. »

En guise de conclusion, Bart Jourquin prône une vision au cas par cas, selon l’endroit et l’heure de la journée. « La problématique n’est pas linéaire. Il ne suffit pas de mettre en place des lignes de bus et de trains n’importe où, n’importe quand. Parfois, c’est mieux de faire appel à un taxi, à un minibus voire à un Uber. Il ne faut pas se contenter de promouvoir un mode absolument, mais se concentrer sur une offre multi-modale. » Suite au prochain épisode… et peut-être à Charleroi, le conseil communal carolo ayant voté une motion « Climat » dont la mesure principale consiste à rendre les transports publics gratuits.

Sur le même sujet
Plus d'actualité