Pourquoi Karl Lagerfeld était le plus grand

Personnage, créature, acteur, silhouette et logo, le dernier grand couturier de la mode parisienne s'est éteint à l'âge de 85 ans. Portrait d'un homme qui avait autant le sens de la formule que le goût de la modernité.

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Lors du dernier défilé Chanel, personne n’a vraiment critiqué la collection, mais tout le monde a commenté l’absence de Karl Lagerfeld. Pour le milieu de la mode, ne pas voir le Kaiser apparaître à la fin du show était une anomalie qui réactivait toutes les rumeurs sur son état de santé. Incarnation parfaite de l’esprit fashion, symbole absolu du couturier tout puissant et créature médiatique, il était apparu très courbé et affaibli lors de ses dernières sorties, ce qui tranchait avec la pétulance du personnage, la clairvoyance de son regard tranchant et la nervosité de ses avis sur une société qu’il décryptait sans pitié. On se souvient de certaines de ses sorties qui, sans que ça ne l’atteigne vraiment jamais, avaient fait polémique…

Acteur de sa propre légende, Karl Lagerfeld était au-dessus de tout publiquement mais très secret en privé (on dit même qu’il avait embrouillé tout le monde sur sa date de naissance.) Une vie privée que les biographes ont essayé d’éclairer, sans jamais y voir très clair, et qu’ils ont souvent résumée à une douleur initiatique : la mort de Jacques de Bascher, victime du sida et amour de sa vie. Cet amour qui sera aussi l’enjeu d’une des plus célèbres disputes du milieu de la mode, Yves Saint Laurent ayant ravi Jacques de Bascher à Karl Lagerfeld, trahison qui mettra définitivement fin à une amitié née dans les années 50 au centre – déjà! – d’une compétition. En 1954, il remporte – avec Yves Saint Laurent – le premier prix du concours du Secrétariat international de la laine, le premier pour la section « manteaux », le deuxième pour la section « robes ».

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Né à Hambourg, Karl Lagerfeld est un enfant qui n’a jamais été enfant, il a des goûts d’adultes (à Noël il demande un tableau représentant un dîner du XVIIIe siècle), un enfant qui se suffit à lui-même, développant un sentiment de supériorité qui ne le quittera jamais. Une assurance qui le pousse à aborder Paris sans crainte avec la certitude qu’un jour son nom serait célèbre dans le monde entier, soutenu par une mère dure et exigeante. De cette époque, il se souvenait: « Ma mère me disait « Il faut partir de Hambourg. Ici, tu peux devenir prof de dessin, mais je n’ai pas été enceinte neuf mois pour ça!« 

Après être passé chez Patou, Chloé et Fendi pour qui il signera toutes les collections fourrures depuis 1965, Lagerfeld est nommé à la tête de Chanel en 1983 et provoque un tsunami stylistique en réanimant une maison à l’ADN patrimonial mais aux collections archaïques. En choisissant Inès de la Fressange comme nouvelle ambassadrice de la griffe, il électrise les références maisons – tailleur, sac matelassé, chaînes… – leur offrant une nouvelle jeunesse et les catapultant dans une nouvelle ère – celle du marketing. De ce contrat avec Chanel, il disait le plus grand bien, affirmant qu’il lui assurait la plus grande liberté de création jamais octroyée à un designer et quasi tous les droits en tant que directeur artistique.

Commentateur de son époque (son regard était sociologique), visionnaire (il ne s’intéressait qu’à la collection suivante) et érudit caché derrière son éventail (personne ne le surpassait sur l’histoire du costume, de la peinture et du mobilier), Karl Lagerfeld avait créé sa propre silhouette qu’il est arrivé – chose rare – à styliser et transformer en logo. La culture pop le passionnait tout autant que l’histoire de France et d’Allemagne, scrutant le moindre soubresaut du temps présent pouvant prétendre à entrer dans l’histoire du goût. En 2004, lorsqu’il accepte la proposition de H&M – créer une capsule bon marché griffée de son nom… Il est le premier à comprendre l’incroyable force de frappe de la fast-fashion, il sent que l’industrie de la mode bascule dans un autre modèle économique et inaugure une longue série de collaborations entre la chaîne suédoise et les plus grandes signatures de la mode…

Ce n’est là que l’une de ses participations – la plus spectaculaire sans doute – à la culture mainstream, multipliant les coups – un livre de régime, une publicité pour la sécurité routière (en gilet jaune!), une marionnette aux Guignols dont il n’était pas le responsable mais qui soulignait combien son personnage était installé dans le décor… Sa disparition ouvre la voie à d’autres rumeurs: qui sera son successeur à la tête de Chanel? Une question qui agite depuis un certain temps ce milieu de la mode parisienne dont il était une sorte de roi soleil tout de noir vêtu.

Il a dit

* Être heureux? Non, je ne suis pas si ambitieux…
 
* J’aime l’idée que les gens me trouvent méchant. Moi, je me trouve comme une brave patate.
 
* Pleurnicher sur son propre passé est le début d’une absence d’avenir
 
* Les pantalons de jogging sont un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie – donc vous sortez en jogging

* Je suis né dans un port. A Hambourg dont ma mère disait : « C’est la porte du monde ». Mais ce n’est que la porte… Alors, dehors…
 
Extraits du livre « Le monde selon Karl » par Karl Lagerfeld
(publié chez Flammarion)

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