La RTBF préfère les emplois précaires

À nouveau en grève ce jeudi, le média de service public comptera sur ses « pigistes », travailleurs indépendants, pour continuer à faire tourner la baraque. En leur proposant des contrats très particuliers... 

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Comme bon nombre d’autres services publics, la RTBF était en grève mercredi passé. Une partie du personnel sera de nouveau sur le pont ce jeudi (21 février), un préavis a été déposé la semaine dernière par la CGSP (syndicat de défense des services publics de la FGTB), rejoint depuis par les délégations syndicales. Leur requête ? L’engagement immédiat de 60 équivalents temps plein à durée indéterminée dans les métiers de terrain et de la production (monteurs, cadreurs, réalisateurs…).

Cette demande n’est pas neuve. Depuis plusieurs années, les syndicats de la RTBF dénoncent le recours régulier à des travailleurs intérimaires et/ou à des CDD sans lendemain. Paradoxalement, les actions des syndicats accentuent brièvement le phénomène de précarisation de l’emploi… Comme la semaine passée, le service public poursuivra la programmation habituelle de ses émissions ce jeudi, malgré le personnel en grève. Pour ce faire, la RTBF puise dans son réservoir de « pigistes » (travailleurs indépendants) pour combler les manques. Problème : en Belgique, il est interdit d’occuper des intérimaires en cas de grève. Exceptionnellement, les pigistes se verront donc proposer un CDD d’un jour seulement !

« Manque de respect »

La loi stipule qu’il n’y a pas « de durée minimale ou maximale pour un CDD. Rien ne s’oppose à la conclusion d’un contrat de 1 jour ou de 10 ans. Cependant, le contrat doit mentionner clairement une date de fin ». Actiris remarque que les CDD d’un jour arrivent régulièrement dans le domaine artistique (via la coopérative Smart par exemple), l’événementiel, l’audiovisuel (comme la RTBF) et les activités saisonnières telles que la récolte de fruits…

Mais lorsqu’on est journaliste indépendant, ce n’est pas si simple d’accepter l’idée de devenir salarié d’une journée… « Je trouve non seulement que c’est indécent de nous proposer ce genre de CDD d’un jour mais encore plus indécent de l’accepter« , nous explique Yvan (prénom d’emprunt), un pigiste très remonté qui a refusé de travailler mercredi dernier, et refusera encore ce jeudi. « Proposer ces contrats c’est une manière de détourner le système. C’est un manque de respect envers les jeunes travailleurs, mais aussi un manque de respect envers les grévistes. » 

Ces contrats mettent les jeunes journalistes indépendants dans une position inconfortable. « Ce n’est pas que je me sens pas concernée par les grèves. Simplement, en tant que pigiste, on est toujours un peu sur une chaise éjectable, donc il vaut mieux accepter le contrat pour bien faire », nous explique Lison, une autre indépendante qui préfère témoigner sous un nom d’emprunt. « Il y a également la question de l’argent. Si on refuse, c’est un jour de travail de perdu, où je ne vais rien gagner, mais c’est aussi ne pas vouloir se mettre soi-même ou son service en difficulté parce qu’on a des articles ou sujets à finaliser. » 

« Surcharge temporaire de travail » 

De l’avis de notre interlocutrice, la grève de ce jeudi traduit un malaise profond au sein de la RTBF. « Ça me touche bien plus. Ça touche à ma situation, mon salaire, ça montre aussi qu’il y a réellement quelque chose d’anormal. Et ça donne envie de se battre et de montrer que l’on n’est pas satisfait de tout ça et que ça doit cesser. C’est dire : « Vous avez trop de pigistes, d’intérimaires, mais si on n’est pas là, comment vous faites tourner la boîte ? » Il y a plus de pigistes que de contractuels. » Yvan confirme  : « Sur nos contrats, il est écrit « surcharge temporaire de travail », une formule pour justifier le recours aux intérimaires. Sauf qu’il y a des dizaines de postes qui sont en permanence uniquement occupés par des intérimaires ! » 

La précarisation du marché de l’emploi, et du secteur médiatique qui plus est, n’est plus un secret. Mais, en tant que média de service public, proposer de tels contrats à de jeunes travailleurs débarquant sur le marché de l’emploi est interpellant… « Et même avec le concours en poche (organisé en interne tous les trois ans pour décrocher un contrat de journaliste), on se rend compte qu’il n’y a pas de contrat disponible« , déplore Lison. « C’est vivre dans l’incertitude, et ça peut empêcher les gens d’avancer aussi dans leur vie privée. Quelle banque ferait un prêt à quelqu’un qui a des contrats journaliers ?« 

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