La grève impacte-t-elle vraiment la réputation de la Belgique?

Face à la grève de ce mercredi, les patrons ont ressorti l’argument de l’image désastreuse du pays. Un argument facile qui fait passer la Belgique pour une terre de grévistes. Ce qu’elle, attention spoiler, n’est pas spécialement.

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Marc Lambotte, patron d’Agoria, la fédération de l’industrie technologique, exprimait ce mercredi matin sa crainte de voir la Belgique reconnue comme un pays où « il y a en permanence quelqu’un qui fait grève », ajoutant que « nous avons, dans les quartiers généraux des grandes entreprises internationales, la réputation d’être un pays où l’on fait tout le temps grève, un pays non fiable pour investir ». Il a été rejoint par Jan De Brabanter, secrétaire général de BECI, fédération qui représente des milliers d’employeurs bruxellois. « Nous déplorons qu’il n’y ait aucun avion. C’est un effet qui va coûter des millions à l’économie belge, non seulement aux compagnies aériennes, mais surtout à la réputation de la Belgique. Imaginons que des investisseurs regardent aujourd’hui notre pays pour y investir et créer de l’emploi, ça ne fera malheureusement pas l’affaire de notre pays » déclarait-il sur les ondes de la Première ce matin.

Mouais… Après le bordel qu’a été la signature du Pacte de Marrakech et qui a conduit à la chute de la Suédoise, la honte du rejet par la Belgique des directives européennes pour le climat début décembre, le scandale des visas humanitaires éclaboussant des élus NVA, et toutes les autres affaires qui ont secoué le pays, cette grève va-t-elle réellement avoir un impact irréversible sur notre réputation ? Marc Lambotte botte en touche sans qu’on lui pose la question, estimant qu’il faudra attendre plusieurs années pour en sentir les effets. C’est pratique… « Il s’agit d’une rhétorique patronale logique qui n’a rien de nouveau, signale Pierre Tilly, historien et chargé de cours à l’UCLouvain, spécialisé dans l’histoire économique et sociale de la Belgique et de l’Europe contemporaine. Il y a 20 ou 30 ans, on s’inquiétait principalement de l’impact économique mais avec les perspectives de la mondialisation, l’image de la gréviculture revient régulièrement. On parle pourtant d’une mobilisation d’une journée, comme il y en a souvent en Europe. Un mouvement plus durable pourrait donner du grain à moudre à Marc Lambotte, mais on n’en est pas là. »

A la recherche du dialogue social

La Belgique est régulièrement dépeinte comme une terre de grévistes. Pourtant, selon les différents classements internationaux, notre pays est loin d’être le champion du monde du planter de piquet. Avec 79 jours ouvrables perdus par 1000 travailleurs entre 2007 et 2016, nous nous classons derrière la France (123), le Danemark (118) et le Canada (87) selon l’Institut de recherche Economique basé à Cologne. Un autre classement, celui de l’Institut syndical européen (ETUI), place encore Chypre devant nous. « Le modèle de construction d’un Etat social est globalement le même pour de nombreux pays d’Europe, la Belgique n’a donc pas une image de gréviste plus marquée que ses voisins. D’autant que sur l’échiquier international, notre pays occupe une place modeste. Cette grève n’intéresse pas grand monde en dehors de nos frontières. » Une fois la tactique décryptée, la potentielle crainte des entreprises étrangères face aux contestations qui ont entouré la Suédoise lors de cette législature et menés à plusieurs jours de grèves est-elle fondée ? Oui et non selon Pierre Tilly. « Les investisseurs s’établissent dans un pays selon une série de critères, et la force des syndicats en est un. Par exemple, quand Caterpillar a débarqué à Charleroi, sa culture d’entreprise ne laissait que peu de place aux syndicats. Ils savaient pourtant que les syndicats étaient puissants, mais la formation de la main d’œuvre carolo était plus importante à leurs yeux. » D’autres comptent même sur ce rapport avec les syndicats. « Il peut être vu comme positif, car la société sait qu’elle aura un interlocuteur pour négocier. Certaines cherchent le dialogue social. »

Bref, s’il faut écouter les patrons lorsqu’ils dénoncent l’arrêt des négociations ou exposent les raisons qui les poussent à refuser une hausse salariale supérieure à 0,8%, et reconnaitre que la Belgique jouit d’une puissante force syndicale faisant gronder la rue plus souvent qu’à son tour, la caricature et la stigmatisation des travailleurs à travers des raccourcis faciles ne serviront jamais le débat de fond.

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