Mercato: pourquoi les sommes folles dépensées nous laissent-elles indifférents ?

Le mercato hivernal, marché des transferts de joueurs de football, s'est clôturé la nuit passé en Europe. Les clubs ont été relativement calme sur la période... Enfin, question de point de vue.

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En 2001, le Real Madrid dépensait une somme record de plus de 75 millions d’euros pour arracher Zinédine Zidane à la Juventus de Turin. Un montant jugée astronomique à l’époque, mais semblait-il légitime pour renforcer l’équipe des «Galactiques» du Real en s’attachant les services d’un joueur champion du monde (1998), champion d’Europe (2000) et auréolé du prestigieux Ballon d’Or la même année… 18 ans plus tard, le FC Barcelone a déboursé la même somme (hors bonus) pour embaucher l’été prochain le joueur de l’Ajax Amsterdam Frenkie de Jong (21 ans – photo), jeune Hollandais pétri de talent mais qui n’a encore rien prouver au plus haut niveau. Que s’est-il passé  ?

Augmentation des droits télé et des revenus merchandising, afflux de capitaux étrangers, concurrence acharnée entre les clubs,… Les éléments sont là pour que la machine à sous s’emballe. Les chiffres sont immenses et symptomatiques d’une fuite vers l’avant de la part de clubs qui recherchent à affirmer leur puissance par des achats toujours plus chers de joueurs en redoublant d’ingéniosité pour contourner les règles du fameux fair-play financier censé limiter les dépenses. En 2018, le marché mondial des transferts dans le football a dépassé pour la première fois la barre des 7 milliards (!) de dollars (6,1 milliards d’euros), l’Europe représentant à elle seule 78,2% de ces dépenses, a annoncé mercredi la Fifa.

« Le (coup de) pied dans la porte »

Le football est un business. Les sommes dépensées par les clubs n’étonnent plus personne. Ce qui, en soi, est étonnant. Dépenser plusieurs dizaines de millions d’euros pour un footballeur, connu ou (pratiquement) inconnu, est devenue chose courante. Une normalité qui n’indigne aujourd’hui plus qu’une minorité du public, alors qu’il y a encore 10 ans (juin 2009), le transfert de Cristiano Ronaldo de Manchester United vers le Real Madrid pour 94 millions d’euros (nouveau record à l’époque) avait fait l’effet d’un tremblement de terre. Il faut rappeler que l’économie globale se remettait à peine de la crise des Subprimes. Mais le Portugais était alors, comme Zidane en son temps, considéré comme le meilleur joueur de la planète (avec Lionel Messi).

La pilule est passée, car le public avait été psychologiquement « conditionné » à encaisser ce montant délirant. Depuis le transfert du Ronaldo brésilien en 1997 du FC Barcelone vers l’Inter Milan pour un montant équivalent à 22,5 millions d’euros (transfert le plus cher de l’histoire à l’époque), les coûts n’ont fait que grimper progressivement, marche par marche, pour atteindre les sommets actuels.

On peut comparer cette mise en condition avec la notion psychologique du «  pied dans la porte  », une technique de manipulation utilisée notamment dans la vente. Elle consiste à faire une demande peu coûteuse qui sera vraisemblablement acceptée, suivie d’une demande plus coûteuse. Le principe de cette procédure étant qu’un acte peu coûteux obtenu dans un premier temps (acte préparatoire) prédispose l’individu à accepter plus favorablement une requête ultérieure bien plus coûteuse… Résultat  : en 2019, il nous paraît tout à fait normal pour un club de dépenser plus de 75 millions pour s’offrir un joueur dont  la carrière a seulement commencé.

« La porte dans la face »

Une autre technique de manipulation psychologique peut également expliquer notre indifférence. Elle porte encore une fois un nom assez cocasse  : la «  porte dans la face  » ou «  porte au nez  », et consiste à faire précéder une demande de comportement plus ou moins coûteuse par une demande beaucoup plus coûteuse.

Cette fois, le tournant footbalistique fut probablement le transfert en 2013 de Gareth Bale, attaquant gallois du club anglais de Tottenham, vers le Real Madrid pour 101 millions d’euros, franchissant ainsi le plafond symbolique des 100 millions… Un record explosé en 2017 par le transfert le plus cher à ce jour  : celui du Brésilien Neymar du FC Barcelone au Paris Saint-Germain pour 222 millions d’euros. Comparé à cela les 113 millions réclamé par Chelsea pour vendre Eden Hazard paraissent dérisoires. À ce prix-là, les observateurs estiment qu’il s’agit d’une bonne affaire  ! Ce, même si le joueur n’a plus qu’un an de contrat avec la formation anglaise… Le Real Madrid (tiens donc) s’est déjà positionné.

En dépit des folles sommes d’argent et  malgré les séries scandales qui l’ont marqué ces dernières années (Sepp Blatter et le Fifagate en 2015, Footballgate et Football Leaks en 2018, ouvriers exploités à mort au Qatar pour la Coupe du Monde 2022, entre autres), le football reste pourtant le sport le plus populaire de la planète. Et comme personne ne semble être en mesure de changer les règles du jeu, le marché mondial des transferts battra probablement de nouveaux records d’ici la fin de l’année.

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