Josef Schovanec : « Autistes ou non, la place des enfants est à l’école »

On conserve cette image de l'enfant autiste comme étant le petit surdoué exclu. Il est temps de déconstruire les préjugés et d'avancer ensemble vers une société inclusive, tels sont les rêves de Josef Schovanec. 

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Le rendez-vous est pris à 15h. Josef Schovanec nous appelle à 15h passées de 3 minutes. Rien de bien grave. Et pourtant, il se confond en excuses. Cette rigueur, cette organisation scrupuleuse, est très représentative des autistes. C’est le cas de Josef, docteur en philosophie et écrivain. Depuis quelques années, il promène son discours de villes en villes pour sensibiliser la société à l’autisme et modifier l’opinion des non-autistes. C’est d’ailleurs avec beaucoup d’humour qu’il réussit l’exercice. Malgré tout, on entend encore parler de l’autisme comme un handicap, voire comme une maladie à guérir. Josef schovanec nous ouvre les portes de « l’Autistan ». 

Qu’on perçoive encore l’autisme comme un handicap ou une maladie, c’est un non-sens à vos yeux ?

En effet, le handicap n’est pas lié à la personne mais au cadre social. Être grand n’est pas un handicap en soi, mais cela peut le devenir si vous êtes dans un bus exigu : votre environnement n’est pas adapté à vos besoins. Il en va de même pour l’autisme. Alors une maladie… Une maladie, c’est la grippe. Vous ne l’avez pas et, un beau jour, vous l’attrapez. Tout ce que souhaitez, c’est de guérir et de reprendre votre vie antérieure. L’autisme, ce n’est pas la même chose, on ne le devient pas en cours de route. Le terme maladie serait approprié si on décidait d’également considérer les personnes sourdes comme malades, ce qui ne serait, à juste titre, pas accepté. Ou qu’on imagine désormais que les japonais souffrent de « japanite aigüe ». C’est absurde.

Et si on parlait plutôt de personnes avec des formes d’intelligence non traditionnelles ?

Pourquoi pas ? C’est une tournure qui me plaît. Ceci étant, l’autisme, ce n’est pas qu’une question de fonctionnement cérébral : c’est véritablement une spécificité de l’ensemble de la personne, y compris sur le plan purement biologique. C’est pour cela que les gens autistes se reconnaissent entre eux, il y a une apparence, un look autistique. Ce n’est pas rigoureusement scientifique mais je pense qu’il y a quelque chose à ce niveau-là.

Vous voulez dire que les personnes avec autisme ont tendance à s’habiller de la même manière ?

Oui, mais ce n’est pas par mimétisme mutuel, c’est parce qu’on pense de la même manière, on arrive logiquement à des résultats relativement similaires. C’est la définition même de la culture : il existe une forme de culture autistique. On s’est aperçu avec des amis que beaucoup de personnes autistes aiment porter des sacs à dos lourds. Pas par souci de suivre une mode, mais parce que le sac procure des sentiments agréables de pression. Aussi, on peut y mettre tout ce qui est indispensable à la vie, comme un dictionnaire. Avoir beaucoup de sacs limite les interactions physiques induites par la promiscuité, dans les transports en commun par exemple. C’est l’apparence type sapin de Noël avec beaucoup de sacs.

En général, on a cette image de la personne autiste qui développe de grandes passions dans la vie, cela se confirme ?

Tout à fait, c’est effectivement un cas très général. Normalement, sauf situation de dépression terrible ou de conditions de vie apocalyptiques, la personne autiste cultive au moins un grand centre d’intérêt. C’est la clé indispensable de son épanouissement personnel. Ce n’est pas réalisé avec un but de reconnaissance, pour épater la galerie. Une personne autiste peut s’adonner à la menuiserie toute sa vie et ne pas exhiber ses créations.

Pour atteindre cet épanouissement dans la vie, encore faudrait-il être convenablement intégré dans la société. C’est ce qui coince, et ça commence à l’école.

C’est très simple, tous les enfants autistes ne vont pas à l’école. Je trouve profondément dommage que, souvent, les personnes avec autisme finissent dans des établissements clos au fond des bois. La place de tous les enfants, autistes ou non, est bel et bien à l’école. Celle des adultes, autistes ou non, est dans la société, pas dans un service spécialisé. C’est la seule réponse possible qui soit conforme au droit international. Pour moi, l’école était assez chaotique. J’y ai survécu, mais pas tous mes camarades. Pour les gens autistes de ma génération et de celle d’avant, la norme était de finir sa vie dans un établissement psychiatrique. C’est terrible. On parle des générations perdues… La jeunesse grandit désormais dans un environnement plus ou moins porteur et sensibilisé à ce sujet. C’est une différence considérable en termes de compétences sociales, de place dans le monde. On observe déjà les résultats sur le terrain et cette logique ne va que s’accentuer avec le temps, ce qui est vraiment formidable.

Ces changements, vous y prenez activement part via votre projet universitaire.

J’ai la chance de faire partie, depuis septembre dernier, du projet de création d’une université pour étudiants autistes à Toulouse, nommée « Aspie-friendly ». Nous aurons prochainement des partenariats avec les universités de Namur et de Mons. Le but est de permettre aux personnes autistes d’avoir les mêmes diplômes que les autres. Cela n’existait pas il y a deux ou trois ans. On est évidemment loin du compte, mais c’est très encourageant. 

Tout cela sans perdre de vue l’idéal d’une société inclusive.

Je pense qu’il est assez triste qu’en 2019, on soit encore au stade de se demander si, oui ou non, l’inclusion est souhaitable. Il existe toutes sortes de gens dans la société et, faire société, c’est justement vivre avec des gens qui sont différents. La vie humaine, ce n’est pas vivre avec des clones. L’objectif ne devrait pas être de « guérir » les gens autistes – c’est d’ailleurs impossible –, mais de créer des opportunités pour permettre une vie commune. On devrait investir dans l’inclusion, les retours seront démultipliés. Se donner les moyens de scolariser les enfants autistes permettra de créer une génération de personnes avec autisme parfaitement intégrée dans la société, qui trouvera du travail. C’est beaucoup plus humain que de les enfermer dans des lieux psychiatriques onéreux qui n’amènent qu’à des drames.

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