Barbara Hendricks « Ne pas avoir peur de son prochain permet de vivre mieux »

La cantatrice et militante pacifiste mondialement connue, a choisi de visiter les activités de la Plateforme citoyenne de Soutien aux Réfugiés à Bruxelles. Une initiative citoyenne, selon elle, unique au monde.

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Jeudi 24 janvier 10h45, Porte d’Ulysse, à Haren. Le bâtiment abrite, tous les soirs depuis le mois de juin, entre 300 et 380 personnes coincées sur les chemins de la migration. Pour la plupart des jeunes gars qui ont quitté depuis des mois leur pays natal, ont traversé l’infernale Libye qui leur a laissé des brûlures de cigarettes sur la peau et des bleus à l’âme. Et qui sans la Plateforme, logeraient le ventre vide dans la nuit glaciale. Tout le monde le sait d’autant plus ce matin, ici, à la Porte d’Ulysse qu’il y fait froid. Même si l’on est à l’intérieur. Et que c’est bientôt l’heure pour les résidents de quitter le bâtiment.

C’est la règle : tous les matins, à 11h30, le centre ferme. Les bénévoles de la cuisine animée par Hanane, une figure presque légendaire de la Plateforme, débarrassent les reliefs des petits déjeuners. « Ce matin, on en a servi tout juste 350 » commente une bénévole. Gaïa, la coordinatrice générale de l’endroit, réfléchit tout haut. « On mettrait où les tables pour la conférence de presse ? ». L’équipe d’entretien s’affaire et convoie la demie douzaine de chariots contenant les draps sales du jour. Le camion de la blanchisserie est là, devant le hall, avec sa cargaison de linge propre. On doit faire l’échange avant qu’Elle n’arrive. Qui ça ? « Barbara Hendricks« .

Peu de gens savent qui elle est. « La sœur de Jimi« , plaisante quelqu’un. Mais lorsque les journalistes débarquent avec leur caméra, chacun sait que c’est quelqu’un d’important. Et les commentaires se propagent dans la petite foule des pensionnaires, des bénévoles, des salariés de la Plateforme. « C’est une grande chanteuse d’opéra. » « Elle est ambassadrice de l’UNHCR, le Haut Commissariat pour les Réfugiés. » « Elle a chanté, sous les bombes à Sarajevo, pendant la guerre. » « Il paraît qu’elle a connu Martin Luther King. »

Youth for Climate

Voilà, tout est prêt, rangé. Les équipes de télévision trépignent. Il est presque midi. « Elle est bloquée dans un embouteillage vers le rond point Montgomery ». « C’est la manif des jeunes pour le climat. C’est incroyable, il paraît qu’ils sont trois fois plus nombreux que la semaine dernière. On parle de 35.000 ! », exulte un bénévole qui a, probablement l’âge d’être le père d’un manifestant. « Quelque chose est en train de changer : les milliers de personnes de la Plateforme, puis ces jeunes qui manifestent ! », commente son voisin. L’agitation soudaine des cameramen signale l’arrivée de la Diva. 12h05, le soulagement : le sujet sera prêt pour le 13h00. Mehdi Kassou accueille la chanteuse américaine devenue suédoise par mariage. Elle est assez petite, et semble un peu intimidée. On apprendra qu’elle a pris un petit déjeuner au domicile d’un hébergeur de la Plateforme, un médecin bruxellois, en compagnie d’Ethiopiens et d’Erythréens.

Et qu’elle a ri. Elle commentera : « Tout le monde n’est pas prêt à héberger. Il y a des gens qui ont peur. Peur de l’autre. À ces gens-là, je dis : commencez à ne pas avoir peur de membres de votre famille. Ca débute comme ça. Puis de vos voisins. Vous verrez que ne pas avoir peur, permet de vivre plus de choses, mieux. Et je dis aussi ce que je fais, personnellement, lorsque je rencontre des jeunes gens comme ceux de ce matin. Je mets, pendant quelques secondes l’image de mes enfants ou de mes petits enfants sur leur visage. Et je me dis : « Comment voudrais-tu qu’on les traite » ». Les paroles de la chanteuse – qui maîtrise presque parfaitement le français – déclenchent l’approbation dans l’assistance. Quelques applaudissements. Mais comme si elle voulait rééquilibrer les mérites de chacun, elle précisera.

« Cela fait 32 ans que je suis ambassadrice pour le UNHCR. J’ai été dans de très nombreux pays. Dans de très nombreux camps de réfugiés, de sociétés en guerre, ou de pays juste voisins. Je n’ai jamais vu un mouvement comme celui de la Plateforme. Bien sûr, j’ai connu des familles qui abritaient, hébergeaient. Mais jamais sur cette échelle, jamais avec un tel réseau. Jamais sur autant de temps avec autant de chaleur et de bienveillance. » Elle montera à l’étage pour visiter les dortoirs. Ca et là quelques dormeurs. Ce sont les malades. On croise un regard. Aucun doute, on n’est pas dans le certificat de complaisance. La diva se rendra le soir même au Parc Maximilien pour assister au dispatch de centaines de personnes entre les dortoirs de la Porte d’Ulysse et les familles d’hébergeurs. Elle prévient gentiment : « Je viendrais, mais pas trop longtemps : j’ai déjà froid, ici »

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