Fary « Quand on creuse, je suis une princesse »

L'humoriste Fary revient avec un nouveau spectacle, plus engagé, dans lequel il s'interroge avec brio sur l'identité française. Il se livre sans effets pour parler de son évolution dans un métier très particulier, celui du rire.

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Sa diction est reconnaissable entre mille. Son style aussi. Mais Fary s’est surtout fait connaître par sa folle propension à ouvrir le débat et recentrer les esprits, d’un sketch bien placé. C’est sa touche, son humour. Un ton cynique, parfois nonchalant, mais toujours ultra-millimétré. Au contraire de certains autres, il refuse d’utiliser l’actu chaude comme une source de blagues, pour lui, il faut du recul pour trouver le bon angle. Passé par le Jamel Comedy Club et le plateau de Laurent Ruquier, ce jeune humoriste de 27 ans a connu une ascension fulgurante.

Comme un joueur de foot, il affiche des stats impressionnantes. Premier humoriste français produit par Netflix. 550 dates complètes en trois ans. 65 millions de vues sur Facebook. Autant d’étapes cochées sur son carnet de route. Mais dans une réalité où le fantasme est parfois plus cool que l’accomplissement, Fary cherche surtout à se démarquer. Après avoir donné des dizaines de dates avec son spectacle, Fary Is The New Black, il revient cette fois avec un show nommé Hexagone, qui parle d’identité. Rencontre avec un artiste détonnant.

Est-ce que tu te souviens de ta toute première scène ?

Fary – Ma toute première scène, c’était l’estrade de ma classe de français en sixième. C’était un exercice de fin d’année, on devait écrire quelque chose et le jouer à plusieurs. Après ce passage, j’ai eu beaucoup de remarques, de compliments, de gens qui m’ont dit que je devais faire du théâtre, que je devais persévérer dans ce domaine là. Puis le spectacle de Jamel Debbouze est sorti. Je le connaissait par cœur, je l’ai regardé des dizaines de fois. On se passait le DVD comme une relique. Il y a un passage où il faisait le contrôle de police au Maroc. On me demandait tout le temps de jouer ce sketch et je le connaissais tellement bien que mon oncle, qui organisait des soirées pour une association qui venait en aide aux enfants du Cap Vert m’a un jour demandé de faire ce sketch. C’était ma vraie première scène devant un public. Je suis revenu l’année d’après, mais cette fois-ci avec un sketch que j’avais écrit. Ça a duré comme ça pendant 5 ans.

Et à partir de quel moment ça s’est professionnalisé ? Quand est-ce que tu t’es dit que tu voulais faire de l’humour pour gagner ta vie ?

Fary – Ça a été très progressif. C’est un peu ma chance. J’ai rencontré une prof d’histoire, quand j’étais en seconde. On a commencé à écrire ensemble. Je n’étais pas le clown de la classe, mais j’étais celui qui faisait rire avec ses sarcasmes. Une insolence maîtrisée. Du coup elle m’a dit  : un jour je t’écrirai un one man show. Elle a su déceler quelque chose en moi, elle s’est dit que j’en ferais mon métier. C’est elle qui a vraiment insufflé cette idée dans ma tête. Moi je ne voyais pas pourquoi moi j’y arriverais alors que tellement d’autres personnes veulent faire ce métier. Je ne comprenais pas ce que j’avais de particulier.

Un passage qui t’as vraiment fait connaître, en Belgique comme en France, c’est ton passage chez Laurent Ruquier. Tu as notamment fait un sketch très remarqué sur le burkini. Est-ce que c’est ça le but de ton humour finalement, d’ouvrir le débat  ?

Fary – Oui, pour moi c’est important. J’ai beaucoup bossé sur ce sketch là avec mon metteur en scène et Jason Brokerss. J’aime bien travailler de manière collégiale, pour avoir un autre regard sur ce que je fais. On m’a beaucoup posé la question de savoir si j’allais faire quelque chose sur les gilets jaunes. La réponse est non, tout simplement parce que je n’ai pas trouvé l’idée différente sur ce sujet là. Naturellement je n’ai pas le truc qui n’a pas encore été dit. Et le but, c’est ça  : mettre le doigt sur quelque chose qu’on n’a pas vu.

Quelle est la première personne à qui tu présente tes idées de sketch ?

Fary – C’est Jason Brokerss (humoriste français, roi du contre-pied  : NDLR) Il connaît bien l’humour. Il a commencé la scène plus ou moins avec moi. On a commencé à écrire ensemble, j’ai été son entrée dans l’humour et je lui ai beaucoup appris et transmis. Aujourd’hui c’est moi qui apprend de lui. A l’inverse de moi, c’est quelqu’un de naturellement drôle, il a toujours la bonne vanne. Quand un mec a ce talent naturel, pour moi c’est un pouvoir, et qu’il arrive à techniquement le maîtriser… ça devient un Super Saiyan.

Comment décrirais-tu ton humour, alors ?

Fary –  Un metteur en scène me disait que j’ai un humour très cérébral. C’est nécessaire de savoir ce que l’on est, où on en est. Il y a tellement de distance entre le moment où tu rêves et le moment où tu réalises tes ambitions, que le moment où tu les concrétises, c’est déjà devenu normal. En fait, faire des rétro-projections dans sa tête, ça permet de se remettre à la période où je ne comprenais pas pourquoi on décelait quelque chose de spécial chez moi. J’étais tellement loin de pouvoir imaginer tout ce qui m’arriverait et aujourd’hui, c’est ma vie. C’est un bonheur qui n’est pas mesurable.

Tu es le premier artiste français à être produit par Netflix, tu affiches 65 millions de vues sur Facebook,… Qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

Fary –  C’est presque un accomplissement en soi. Je suis déjà au delà de mes rêves. C’est du bonus tout ça. Mes rêves, c’était le Point Virgule, rencontrer Kader Aoun, le Théâtre du Châtelet mais aussi prendre ma revanche sur On n’demande qu’à en rire.

Est-ce que faire partie du Jamel Comedy Club, comme tu l’as fait, c’était un rêve aussi  ?

Fary – Oui. Ça m’a appris ce que c’était un décor. Souvent, le fantasme est plus savoureux que la réalité. Aux premières heures de YouTube, je fantasmais sur le Jamel Comedy Club, mais quand j’y suis il y a un peu moins de prestige à y être. On m’a dit que j’étais le premier à rentrer dans la troupe sans faire l’émission d’abord. A ce moment-là, c’est galvanisant. La frustration là-dessus, c’est qu’on te bassine sur le Jamel Comedy Club quand tu démarres dans l’humour, tout le monde voit ça comme une étape obligée, et puis quand tu le fais, les gens sont limite blasés. On te dis « Ben j’espère qu’on te verras à l’Olympia ». C’est une sorte de parcours sans fin.

Finalement quand on a rempli ce carnet d’étapes importantes dans la carrière d’un artiste, on fait quoi derrière ? Comment on avance ?

Fary – Il n’y a personne qui vit ta vie. Dans le fond, les gens s’en foutent de ce que tu fais. J’étais un peu morose et ma mère m’a dit « Tu sais qui est la personne que tu dois le plus aimer ? » Elle savait que je connaissais la réponse. Je dois m’aimer. La seule satisfaction que tu dois avoir, c’est celle que tu as envers toi-même. L’idée de faire Bercy par exemple, c’est en grande partie de l’ego. C’est ma dernière étape du « parcours obligé ». Après ça, je pense que je serai enfin détaché de l’idée de devoir prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. Ce n’est pas pour ça qu’on fait ce métier.

De fait, quelles sont les raisons pour lesquelles on fait ce métier  ?

Fary – J’ai toujours eu la volonté d’être un artiste, même avant de faire de l’humour. Dans ma tête, ce que je fais c’est de l’art. J’ai cette envie de développer mon art au maximum, d’élever chaque curseur un peu plus, techniquement et poétiquement. Le niveau des rires, la pertinence, l’intelligence,… De me rapprocher des idoles que j’ai.

Et justement, quelles sont tes idoles ? Qui sont les gens qui t’ont donné envie de faire de l’humour ?

Fary – C’est vraiment bizarre, à un moment, de pouvoir rencontrer une de tes idoles et de se dire que ce qu’il fait, c’est devenu moyen. Du coup, après ce que je viens de dire, je ne peux pas donner de nom. C’est très particulier de voir une personne tu admires et de te dire «  c’est pas terrible en fait  ». Pour moi un mec qui est à un haut niveau comme ça, si il ne t’impressionne plus, c’est qu’il a arrêté de bosser. Dave Chappelle, il impressionnait il y a 15 ans et il est toujours aussi fort aujourd’hui. Il se met en danger. Quand je vois ça, je me dis que je ne fais pas le même métier. J’ai presque honte de ce que je fais sur scène. J’ai également ce sentiment là en voyant Adib Alkhalidey, un humoriste québecois.

Après avoir tourné trois ans avec le spectacle Fary Is The New Black, quelle a été l’impulsion de te lancer dans l’écriture d’un nouveau show, « Hexagone » ?

Fary – Netflix a joué pas mal dans l’équation. Quand j’ai enregistré le spectacle pour Netflix, je savais que c’était la dernière fois que je le jouais. Il était impossible pour moi de refaire une scène avec ce spectacle. Du coup, j’étais obligé d’écrire de nouvelles choses. Après, il y a un voyage en Afrique, en Côté d’Ivoire et au Sénégal. J’y vais avec un peu de matos, mais aussi avec des potes, dont Jason Brokerss et Kamel le Magicien, mais aussi Adib Alkhalidey. Entre eux, je me sens nul. Et c’est comme ça qu’on s’améliore. Je sens que le public est en demande de quelque chose d’efficace. On joue tout le temps à un jeu qui s’appelle Code Name, on se tue à ça. J’ai écris pour le public du Sénégal, ce que je voyais là-bas. Ça m’a permis de me recentrer. Quand je rentre en France, j’ai un peu de matos en plus et je me rend compte surtout que j’ai évolué. J’ai gagné en efficacité. Je m’interrogeais sur mes racines et ça m’a permis de comprendre mon identité, ma mère, mon éducation, mon rapport à l’Afrique, mon rapport avec mon père, le fait de me sentir étranger dans un endroit où je pensais avoir mes racines,… C’est comme ça qu’est né « Hexagone ».

C’est un spectacle qui parle d’identité, mais qui est surtout très intime…

Fary – Tout à fait. Ce n’est pas que je me l’interdisais avant, mais dans ma tête, j’avais toujours cette petite voix qui me disait «  mais qu’est-ce qu’ils en ont à foutre de ma vie  ». Mais aujourd’hui, à priori les gens me connaissent, ils ont vu mon premier spectacle et viendront voir le deuxième en connaissance de cause. Je peux donc me permettre d’être plus dans l’intime et dans l’introspection. Plus sincère encore. Et je ne sais pas comment je vais gérer ça. On me dit souvent qu’avec Hexagone, je suis beaucoup plus sympathique que sur le premier. Mais je ne comprends pas ce que ça veut dire. J’étais désagréable avant? C’est étrange, est-ce que je souris trop? Je crois que c’est juste du laisser-aller. C’est ce que je suis dans la vie de tous les jours, il faut que je me dégivre, au début j’ai l’air un peu hautain, après je m’ouvre et quand on creuse, je suis une princesse.

Est-ce qu’on peut dire que tu es heureux aujourd’hui ?

Fary – Ca dépend. J’ai deux mondes qui se confrontent. Être heureux c’est cyclique, c’est un concept plus qu’un état. C’est accepter que tu vas avoir des moments de bonheur et d’autres moins. Tu accèdes au bonheur parce que tu as cette gymnastique de te dire que «  demain ça ira mieux  ». J’ai cette vie qui est plus qu’un cadeau, c’est une bénédiction. Mais à côté de ça, j’ai l’impression que c’est un peu pacte avec le diable, mais pour réussir d’un côté, il y a des choses que tu dois donner. Et moi j’ai renoncé à ma vie sentimentale.

  • 18 février – Forum de Liège
  • 10 mars – Cirque Royal
  • 11 mars – Cirque Royal Complet 

 

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