Fake news : les nouvelles armes de destruction massive

Gilets jaunes, élections, migrants… Les fausses informations se sont incrustées dans l’actualité pour diviser et permettre à certains de mieux régner. Dans les mains des puissants, elles sont même en train de devenir de véritables instruments de guerre.

© Belga Image

Victime d’un tir de Flash-ball en pleine tête, Coralie, mère de deux enfants, a été tuée à Paris. Elle était Belge et était descendue dans la capitale française pour apporter son soutien aux manifestants. La nouvelle, partagée par une femme se filmant en selfie pour raconter la scène, a été relayée en masse sur les réseaux sociaux le samedi 5 janvier. Le hic ? Cette information est fausse. Coralie n’est pas morte. Il n’y a d’ailleurs même aucune certitude de sa réelle existence.

Selon les autorités belges, aucun décès de femme n’est à déplorer lors de la manifestation du 5 janvier. “Les autorités françaises nous confirment n’avoir aucune information sur le prétendu décès d’une Belge à Paris dans le cadre des manifestations des gilets jaunes. Notre ambassade n’a été sollicitée par aucune famille endeuillée”, a réagi sur Twitter Didier Reynders, ministre des Affaires étrangères. Il s’agit de ce que l’on appelle désormais communément une fake news.

Les fake news sont un outil de propagande terrible qui se base sur des éléments irrationnels et s’appuient sur les émotions et la peur.

Le rôle d’une fausse information, comme cette dernière, est limpide: décrédibiliser les forces de l’ordre comme le gouvernement et réveiller la colère des manifestants. De par sa nature, choquante, elle bénéficie d’une viralité extrême. La fake news est une arme. Virale, elle se nourrit de l’incrédulité massive. Mais d’où vient-elle ? “La fake news existe depuis la nuit des temps”, constate Nicolas Vanderbiest, doctorant à l’UCL. 

Devenu spécialiste du débusquage de fake news, notamment lors de la dernière campagne présidentielle française, il a permis de déconstruire toute une série de fausses informations. Un phénomène qui possède encore peu de “pointures”. Il est, de fait, très sollicité. “Ce qui fait rejaillir les fausses informations, c’est le prisme médiatique. Et comme on a des fake news qui influencent le processus politique, le phénomène devient inquiétant. Elles sont donc devenues un sujet de société.”

Il ne faut pas grand-chose pour semer le doute et influencer les mentalités. La preuve avec ce site créé par des Iraniens, qui ressemblait à l’identique à celui du Soir.

À l’origine, le phénomène actuel des fake news est relié aux réseaux sociaux et aux sites Internet de type blogs. “Le changement s’opère entre 2004 et 2006. À ce moment-là, l’éclosion des réseaux sociaux permet à n’importe qui de publier n’importe quoi. Le problème ne se posait pas avant, puisqu’il était extrêmement compliqué de créer un média. On se retrouve donc sur une espèce de marché de la consommation de contenu où l’offre est complètement décorrélée par rapport à la société.”

Dans ses rayons s’amoncellent des dizaines de sources bancales. La logique de flux, qui a été créée par Twitter et par les algorithmes de Facebook, participe également au raz-de-marée des fake news. “On prend souvent la métaphore de la maison. Avant on passait par la porte, maintenant on passe par les fenêtres. C’est-à-dire qu’on achetait un journal ou qu’on se rendait sur la homepage d’un média pour s’informer. Aujourd’hui, la plupart des consommateurs utilisent Facebook comme agrégateur de contenu.” Suivant cette logique, seuls les articles “buzz” seront partagés et donc relayés. Ce sont ces derniers qui obtiendront de la visibilité.

Ces flux sont organisés par les algorithmes et par l’interaction des utilisateurs. Les jeux de partage et de likes ont pris une place prépondérante. S’il y a de l’engagement, le contenu sera mis en avant. “C’est l’émotion qui prime face à la rationalité.” Une logique rapidement intégrée par certains spécialistes. Il ne faut pas grand-chose pour semer le doute et influencer les mentalités. La preuve avec ce site créé par des Iraniens, qui ressemblait à l’identique à celui du Soir. Sur cette homepage, on pouvait lire que Macron était “financé par l’Arabie saoudite”, une “info confirmée par l’AFP”. L’intox sera relayée par six faux comptes. C’est peu, mais c’était suffisant pour que de nombreux sites d’extrême droite se ruent sur la rumeur. Résultat, Marion Maréchal-Le Pen la diffuse également. Tout était faux, mais le mal est fait.

À qui profite le crime? 

Tout le monde peut s’improviser créateur de fake news. Pas besoin de matériel particulier ni de connaissances spécifiques. Ils sont d’ailleurs des milliers à avoir flairé le bon filon économique. Confortablement installés derrière leur ordinateur, des centaines de Macédoniens sont passés professionnels dans l’art de manipuler l’information pour créer des articles lus et partagés bien au-delà des frontières de l’ex-Yougoslavie. Certains se targuent même d’avoir contribué à l’élection de Donald Trump en 2016. Pour ceux-ci, l’intérêt n’est pas de jouer avec l’opinion publique ni d’être au service d’un quelconque parti politique. L’unique objectif est de remplir leur portefeuille et délaisser les petits boulots qu’ils enchaînent péniblement. En quelques jours, il est possible de gagner des milliers d’euros si l’article est suffisamment tapageur. Dans un pays où le taux de chômage des jeunes atteint 50 %, pas étonnant que les fake news soient l’affaire du siècle.

Plus une élection ne se passe sans être accompagnée de son lot d’informations déformées.

Si les écrire rapporte autant, c’est grâce à la publicité qu’elles génèrent. Et tout ceci ne serait pas aussi lucratif sans le coup de pouce de Google AdSense, la plateforme du géant d’Internet qui utilise les algorithmes pour placer des publicités sur les sites. Google poste des publicités sans vérifier la nature du site. Ce qui a pour conséquence d’augmenter leur visibilité. Le tout évidemment accentué par les réseaux sociaux sur lesquels il est possible de lâcher quelques billets pour booster les articles, même mensongers. 

Conscient d’avoir participé à la prolifération de milliers de fake news, Google a décidé de bannir des centaines d’éditeurs de son réseau. Facebook, de son côté, investit des millions pour venir en aide aux journalistes. “Les sites spécialisés du débusquage de fake news survivent notamment grâce aux financements de Google et de Facebook, pointe Nicolas Vanderbiest. Ils n’ont donc pas d’objectifs d’audience. Ces fonds, injectés dans les Décodeurs du Monde, par exemple, leur permettent de se dédouaner face à la problématique des fake news puisqu’ils injectent de l’argent dans leur démasquage.”

Chasse aux fake news

Mais les fake news ne servent pas qu’à arrondir grassement les fins de mois de quelques citoyens sans scrupule. Plus une élection ne se passe sans être accompagnée de son lot d’informations déformées. Le tout au service de certains partis politiques. En Russie, les “usines à trolls” se multiplient. Ces bâtiments sans charme ni signes distinctifs abritent des organisations rodées au cœur d’un jeu de pouvoir qui dépasse l’entendement. La journaliste Lyudmila Savchuk a infiltré la “Internet Research Agency” basée à Saint-Pétersbourg et accusée d’avoir manipulé les élections américaines. Pour elle, aucun doute, ceux qui y détournent les informations 24/7 pour une poignée de dollars par mois sont au service du Kremlin et de Vladimir Poutine. “Il n’y a aucun doute que les élections européennes seront fortement ciblées. Le but du Kremlin est toujours le même: créer du chaos pour ensuite essayer d’en tirer profit. L’Europe doit absolument muscler ses mécaniques de défense”, confiait-elle au quotidien français Les échos.  

Une fake newsUn exemple de fake news.

Mais il ne faut pas aller jusqu’en Russie pour trouver des exemples de fake news au profit du politique. Principalement les partis extrêmes. “C’est une évidence, ponctue Benoît Grevisse, docteur en communication. Ceux-ci ont tout intérêt à une simplification du débat politique et ils l’ont remarquablement compris. Les fake news sont un outil de propagande terrible qui se base sur des éléments irrationnels et s’appuient sur les émotions et la peur.” 

“Non, un hélicoptère n’a pas tiré des grenades lacrymogènes sur des “gilets jaunes” à Toulouse”, titrait le fact checking de l’AFP le 14 janvier.  Pourtant, une vidéo partagée des milliers de fois affirmait le contraire. Plusieurs médias se sont donné la lourde mission de démêler le vrai du faux. Une nouvelle mission quotidienne pour les Décodeurs du Monde ou l’outil Checknews de Libération. “Mais encore faut-il que les citoyens lisent ces sites d’information”, nuance Benoît Grevisse. 

Voir n’est plus croire

“Nous sommes entrés dans une ère où nous ne pouvons plus désormais nous fier aux images diffusées à la télévision.” L’avertissement émane de Barack Obama himself, dans une vidéo où il s’exprime face caméra… sauf que cette séquence n’a jamais existé ! L’université de Berkeley en Californie a développé un logiciel permettant à l’acteur de séries télévisées Jordan Peele de prendre les traits et la voix de l’ancien président américain sans que personne ne s’aperçoive de quoi que ce soit. C’est ce qu’on appelle une deep fake. 

Le principe est assez simple, un peu comme une application Face Swap pour smartphone amélioré : un algorithme prend le son du micro de l’acteur qu’il transforme en une disposition labiale (le mouvement des lèvres), il y rajoute la texture de la bouche de la personne choisie (Barack Obama) et il “plaque” ensuite image par image le speech enregistré sur une vidéo qui existe déjà… Depuis décembre 2017, la Toile s’est emparée de cette technologie et les personnalités, en premier lieu des comédiennes, ont été les premières à en être victimes. Emma Watson, Gal Gadot ou Angelina Jolie se sont ainsi retrouvées dans des films auxquels elles n’avaient nullement participé. Les réalisateurs ayant simplement apposé leur visage sur celui d’actrices pornographiques en postproduction.

Quelques centaines d’images suffisent pour créer des montages vidéo compromettants. Autrement dit, personne n’est à l’abri : les photos et vidéos postées sur nos réseaux sociaux offrent une base de données largement suffisante… “Ce n’est plus hypothétique, c’est en train d’arriver, avertissait un professeur de Berkeley interviewé par le Wall Street Journal en octobre 2018. On peut littéralement mettre les propos que l’on veut dans la bouche de n’importe qui et lui dicter de faire n’importe quoi.” On nage en plein Black Mirror.

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